Littérature québécoise Volume 543 : version 0 Le grand sépulcre blanc Numérisation : Wikisource, Projet Québec/Canada. Relecture : Jean-Yves Dupuis. Édition de référence : Éditions Édouard Garand, 1925. «Le roman canadien»








télécharger 444.84 Kb.
titreLittérature québécoise Volume 543 : version 0 Le grand sépulcre blanc Numérisation : Wikisource, Projet Québec/Canada. Relecture : Jean-Yves Dupuis. Édition de référence : Éditions Édouard Garand, 1925. «Le roman canadien»
page21/21
date de publication29.04.2017
taille444.84 Kb.
typeLittérature
c.21-bal.com > loi > Littérature
1   ...   13   14   15   16   17   18   19   20   21

Tarragone


Sous les arceaux bénis, l’âme des encensoirs

Déroulait sa guipure aux rythmes des cantiques »

Tandis que récitant les oraisons du soir,

Nous nous vêtions de paix et de douceur mystiques.

« Le Mauvais Passant ». Albert Dreux.

Tarragone, ce 1er mai 1922.

Au Capitaine Louis Bertrand,

14 rue des Remparts,

Québec, Canada.

Mon cher capitaine,

Je recevais hier de mon frère Raoul une liasse de journaux de Québec. Sur l’un d’eux j’ai lu l’annonce de votre prochain départ pour l’Archipel arctique. Quelles joies, mais aussi quelles douleurs ont ravivé en moi ce court entrefilet. J’ai revécu en un instant fugitif toute la tragédie de ma vie polaire. Mon pauvre cœur a saigné douloureusement. Il y a des liens qui, même rompus n’en retiennent que plus fortement leurs victimes ; ainsi le veut l’incoercible passé.

Huit ans aujourd’hui que je suis en ce pays ensoleillé, ignoré de tous mes amis, en cette province de l’Espagne septentrionale, en Catalogne, confinant à la Méditerranée. Son sol montagneux ne me rappelle en rien nos hauts sommets dénudés et arides des terres polaires, où mon cœur vit toujours. Ici, les flancs des montagnes sont recouverts d’un sol fertile, produisant en abondance l’olivier, l’oranger et la vigne.

Tarragone, le chef lieu de cette province, ville de 35,000 âmes, est sise à l’embouchure du Francoli, rivière cascadante dont l’eau rutile au chaud soleil du midi. La colline sur laquelle s’élève la ville tombe en pente rapide sur la mer, pour redescendre doucement vers le Francoli. Elle me rappelle un peu la petite ville de Dalhousie, au Nouveau-Brunswick, qu’enfant je contemplai si souvent du haut des caps de Miguasha, baignant leurs assises rouges dans le bleu de la baie des Chaleurs. Tarragone est très ancienne car elle fut fondée par les Phéniciens. Les Scipions s’en rendirent maîtres pendant les guerres puniques et en firent une importante place d’armes. Auguste, puis Adrien l’agrandirent et l’embellirent. Au IIIème siècle elle fut la capitale de la Tarraconaise. Dévastée par les Visigoths en 487, conquise par les Maures en 714, elle ne retrouva pas son antique prospérité en faisant retour à l’Aragon en 1220. Prise par Philippe IV en 1640, en partie brûlée par les Anglais en 1705, elle eut aussi beaucoup à souffrir pendant les guerres du premier Empire, où les Français, commandés par le maréchal Suchet en 1811, la prirent d’assaut.

Tarragone est surtout remarquable au point de vue archéologique. On y peut encore voir les traces des anciens murs d’enceinte, particulièrement des substructions cyclopéennes formées d’énormes assises de roches sur lesquelles les Romains bâtirent à leur tour leur citadelle. Un grand nombre de maisons de la ville haute sont construites avec des débris de temples et de palais Romains.

Parmi les édifices les plus modernes, la cathédrale, d’un gothique un peu lourd, mérite une visite. Elle contient d’admirables vitraux et un remarquable tombeau du cardinal Juan d’Aragon. Un beau cloître est attenant à l’église. En été, lorsque le soleil brûle et dessèche la campagne, qu’hommes et bêtes suffoquent sous ses rayons brûlants, il fait bon venir y prier, s’étendre sur les dalles noires et froides pour y respirer le calme et jouir d’un peu de fraîcheur. La nef y est libre, ni bancs, ni chaises, les gens de la classe aisée apportent avec eux un tabouret pliant lorsqu’ils assistent aux offices. La grande masse s’asseoit tout simplement sur le parquet.

Notre bonne ville dort nonchalamment sous le chaud soleil du Midi. La lumière rutile et l’air vibre du bruit strident et monotone de la cigale. L’auteur des « Églogues » eut dit : « Sole sub ardente résonant arbuste cicadis ». Le cri rauque des sirènes serait une anomalie en ces lieux, un blasphème au « farniente » de nos bons Espagnols. Notre cité n’a pas le ventre fécond des villes champignons du Nouveau-Monde.

Tarragone, ville déchue, fabrique encore des chapeaux, des mousselines, des tissus de fil et de coton.

La pêche y est très abondante et très active. Il s’y fait en gros l’exportation de fruits secs, des oranges, des huiles, mais surtout des vins.

Depuis. 1903, à deux pas de la ville proprement dite, existe une succession de petites maisons entourées d’un jardinet, toutes reliées par un cloître ouvert conduisant à l’église chapitrale. Aux petites heures, à complies, à vêpres, à matines enfin, l’on y peut voir un défilé de moines tout blancs, se rendant aux offices canoniques. Ce sont les fils de Saint-Bruno, les anciens habitants de la Grande Chartreuse, qui, en 1903, la mort dans l’âme, dirent un adieu suprême à la mère-patrie qui les récusait pour ses fils.

C’est en ce lieu trois fois béni, mon très aimé capitaine, qu’au printemps de 1914, je venais demander l’oubli et le pardon. J’y ai trouvé le calme, mais non l’oubli. Dans ma cellule, souvent m’apparaît la souriante figure de Pacca, ma femme. Son cri de désespoir retentit quelquefois à mon oreille. Alors une tentation folle de retourner au milieu du grand sépulcre blanc qui me l’a dévorée s’empare de moi. J’oublie un instant mes promesses et mes vœux, que Dieu me pardonne, et mon esprit libéré presse sur lui sa femme et son fils. Vous connaissez ce vers de Virgile : Suave mari magno...

Oui, il est doux à l’âme lorsque la mer est agitée d’avoir un port d’escale. Ce port je l’ai trouvé et j’y ai ancré ma barque vagabonde. Mon bon vieil ami, vous retournez au cher pays du Nord. De ma part dites à Nassau, à Pioumictou, au sorcier Koudnou, que la prière de Nukagluim s’élève tous les jours vers son Dieu pour qu’ils deviennent ses enfants.

Une dernière prière : Sur la pointe Button, face au gouffre, je vous prierais de faire élever une croix. Sur le bras droit, faites-y graver le nom de Pacca. Sur le bras gauche, Nukaglium. Au centre, leur fils. A. D. 1912.

Bon voyage, et que Dieu vous conduise à bon port. Comme ami, je vous embrasse, comme prêtre, je vous bénis.

Père Exupère,

la Grande Chartreuse,

à Tarragone,

Espagne.

Note de l’auteur. – Ceux de nos lecteurs qui ont lu « Aux Glaces Polaires », du Révérend Père Duchaussois, s’étonneront peut-être que l’auteur vante l’honnêteté des Esquimaux de la terre de Baffin. Le fait est qu’ils sont réellement très honnêtes et très fiables. Des articles d’utilité primordiale pour ces aborigènes traînaient constamment sur et autour du bateau. Jamais un objet n’y fut dérobé quoiqu’ils y vinssent tous les jours, s’insinuant partout. Ceux du Groenland et du Labrador ont la même renommée.

Le Père Duchaussois ne fait mention que des Esquimaux habitant la terre ferme le long de l’Océan Arctique, à l’ouest de la Baie d’Hudson, sans cesse pourchassés par les Peaux-rouges vivant au sud d’eux.

Cet ouvrage est le 543e publié

dans la collection Littérature québécoise

par la Bibliothèque électronique du Québec.

La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.

1 « Kayak » : légère embarcation faite de peaux de phoques, tendues sur une charpente d’éclisses de bois ou d’os de baleine.

2 « Couletang » : Habit-manteau à large capuchon, sans ouverture et se passant par dessus la tête.

3 Voir le Thelma de Marie Corelli, Chap. premier « The Midnight Sun ». L’auteur avait écrit cette description du soleil de minuit depuis deux ans, lorsque lui tomba sous la main ce volume de Corelli.

1 Habitation d’été. Espèce de tente faite de peaux de caribous ou de loups-marins.

1 Chaloupe des femmes, faite de peaux de phoque et pouvant contenir une vingtaine de personnes.

1 Hutte d’été, de la forme d’une tente, faite de peaux de phoque.

1 L’auteur a entendu ces chants funèbres si poignants dans leur primitive sauvagerie. Les pleurs et les cris des femmes glaçant d’effroi. C’est triste, c’est barbare. Le chant guttural, rythmé par le claquement des mains, exprime la douleur à son diapason, sans respect humain, sans fausse honte, mais pour nos civilisés d’une manière trop bruyante trop réaliste.

1 Pendant les été de 1910 et 1911 passés par l’auteur sur la terre de Baffin, les îles Bylot, Devon, Cornwallis, Bathurst et Melville, outre ses relevés topographiques et hydrographiques, ses observations météorologiques, magnétiques, etc... il fit une collection de la flore arctique la plus complète qui ait été faite jusqu’à présent. Cette collection classifiée et annotée par M. le docteur Macoum du Musée Victoria, à Ottawa, s’y trouve actuellement.

1 À propos de la flore arctique, l’auteur se rappelle avec quelle joyeuse surprise en août 1911 au fond d’Oliver Sound, il trouva deux fleurs de nos marguerites des champs, parfaites de formes mais n’ayant que la grandeur d’une pièce de 10 sous. Les graines en avaient probablement été apportées par des oiseaux migrateurs, car ce n’est que 800 milles plus au sud qu’il en rencontre quelques autres rares.

1 L’auteur a encore ce trophée. Un filleul de trois ans, étant venu chez lui, l’avait pris en affection. De retour à la maison, voulant expliquer à ses petits frères ce qui l’avait le plus intéressé, il leur dit : chez parrain, j’ai joué avec le tapis-chien.

1 L’accident ci-haut relaté est arrivé de fait, mais sur une montagne isolée au fond d’une baie immédiatement à l’est de Milne Inlet, la baie Whyte. L’auteur était accompagné de M. Wiliam Morin, matelot. Le bruit que fit la chute de cette masse de terre et de pierre fut entendue distinctement à deux milles de là par les quatre membres de l’expédition qui étaient à dresser des tentes pour la nuit. Ils virent bien le plongeon, d’une hauteur de plus de cent pieds, de toute cette masse boueuse, décrivant un quart de cercle dans le vide, avant que de reprendre contact avec les rochers du flanc de la montagne. Aucun d’eux ne soupçonna le danger couru par deux des membres de l’expédition. La terre détrempée qui se détacha ainsi du flanc de la montagne mesurait 800 pieds de front, par à peu près 400 en longueur et d’une épaisseur approximative de 4 pieds. L’on peut difficilement se figurer la force d’une telle masse glissant sur la surface assez unie du roc sous-jacent, dont l’inclinaison était de 63 degrés, dominant une muraille perpendiculaire de 50 pieds. L’auteur et son compagnon étaient alors à une hauteur de plus de 600 pieds de la base de la montagne. Pour être précis, l’incident est arrivé le 12 août 1911. Les observations prises par l’auteur situent cette montagne par 80 degrés, 30 minutes de longitude Ouest et par 72 degrés 27 minutes, 52 secondes de latitude Nord.

1 Caribou ou renne est employé indifféremment pour désigner le « Barren-land cariboo ».

1 Cométiques. Traîneaux esquimaux très longs et étroits dont les barres transversales, espacées de deux pouces, ne sont ni vissées ni clouées, mais fortement ficelées avec de la babiche, ce qui permet à ces traînes de voyager sur les glaces raboteuses sans se démantibuler.

1 Grand-mère.

1 Cablouna. Terme générique employé par les Esquimaux pour désigner tout homme de la race blanche.

2 Anguécouk. Sorcier, devin, magicien.

1 Tabou. Défendu par leur croyance religieuse.

1 Bonjour.

1 « Couné » : Femme, compagne de l’homme.

1   ...   13   14   15   16   17   18   19   20   21

similaire:

Littérature québécoise Volume 543 : version 0 Le grand sépulcre blanc Numérisation : Wikisource, Projet Québec/Canada. Relecture : Jean-Yves Dupuis. Édition de référence : Éditions Édouard Garand, 1925. «Le roman canadien» iconLittérature québécoise
«roman d’anticipation utopiste», note Jacques Allard; d’autres parlent aussi du «premier roman séparatiste au Québec», ou du «premier...

Littérature québécoise Volume 543 : version 0 Le grand sépulcre blanc Numérisation : Wikisource, Projet Québec/Canada. Relecture : Jean-Yves Dupuis. Édition de référence : Éditions Édouard Garand, 1925. «Le roman canadien» iconLittérature québécoise Volume 551 : version 0 Emparons-nous de l’industrie...
«Je me rallie sans réserve aux hommes honnêtes de tous les partis qui désirent sincèrement avec la gloire de leur pays, le bien-être...

Littérature québécoise Volume 543 : version 0 Le grand sépulcre blanc Numérisation : Wikisource, Projet Québec/Canada. Relecture : Jean-Yves Dupuis. Édition de référence : Éditions Édouard Garand, 1925. «Le roman canadien» iconLittérature québécoise Volume 144 : version 0 Journaliste, essayiste,...
«Nos institutions, notre langue et nos lois». Patriote, IL s’opposera pourtant au radicalisme de Papineau et de ceux de 37-38. Ce...

Littérature québécoise Volume 543 : version 0 Le grand sépulcre blanc Numérisation : Wikisource, Projet Québec/Canada. Relecture : Jean-Yves Dupuis. Édition de référence : Éditions Édouard Garand, 1925. «Le roman canadien» iconLittérature : littérature générale (grand format et éditions de poche), littérature jeunesse
«pépite» dans le monde de l’édition. Cette réussite, Editis la doit à ses maisons, des maisons prestigieuses, parfois centenaires,...

Littérature québécoise Volume 543 : version 0 Le grand sépulcre blanc Numérisation : Wikisource, Projet Québec/Canada. Relecture : Jean-Yves Dupuis. Édition de référence : Éditions Édouard Garand, 1925. «Le roman canadien» iconLittérature : littérature générale (grand format et éditions de poche), littérature jeunesse
«pépite» dans le monde de l’édition. Cette réussite, Editis la doit à ses maisons, des maisons prestigieuses, parfois centenaires,...

Littérature québécoise Volume 543 : version 0 Le grand sépulcre blanc Numérisation : Wikisource, Projet Québec/Canada. Relecture : Jean-Yves Dupuis. Édition de référence : Éditions Édouard Garand, 1925. «Le roman canadien» iconLittérature québécoise
Pierre-J. O. Chauveau est né à Québec, le 30 mai 1820. IL fut avocat, député, surintendant de l’Instruction publique, premier ministre...

Littérature québécoise Volume 543 : version 0 Le grand sépulcre blanc Numérisation : Wikisource, Projet Québec/Canada. Relecture : Jean-Yves Dupuis. Édition de référence : Éditions Édouard Garand, 1925. «Le roman canadien» iconLittérature : littérature générale (grand format et poche), littérature jeunesse
«pépite» dans le monde de l’édition. Cette réussite, Editis la doit à ses maisons, des maisons prestigieuses, parfois centenaires,...

Littérature québécoise Volume 543 : version 0 Le grand sépulcre blanc Numérisation : Wikisource, Projet Québec/Canada. Relecture : Jean-Yves Dupuis. Édition de référence : Éditions Édouard Garand, 1925. «Le roman canadien» iconLe procureur géNÉral du québec
«nullité absolue» du constat de règlement intervenu le 8 mars 1999 entre le Gouvernement du Québec, ministère de l'Emploi et de la...

Littérature québécoise Volume 543 : version 0 Le grand sépulcre blanc Numérisation : Wikisource, Projet Québec/Canada. Relecture : Jean-Yves Dupuis. Édition de référence : Éditions Édouard Garand, 1925. «Le roman canadien» iconPathologie de la vie sociale Introduction et notes de Claude Vareze...
«Il faut travailler pour ces gredins de chevaux, que je ne puis parvenir à nourrir de poésie, écrit-il en 1832. Ah ! une douzaine...

Littérature québécoise Volume 543 : version 0 Le grand sépulcre blanc Numérisation : Wikisource, Projet Québec/Canada. Relecture : Jean-Yves Dupuis. Édition de référence : Éditions Édouard Garand, 1925. «Le roman canadien» iconLittérature québécoise
«Montréal Québec & Southern» avec ses rails cahoteux, ses voitures démodées et ses locomotives fourbues, relie à ce centre








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
c.21-bal.com