Onzième épisode L’arbre-vampire I sur la grand-route








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Au palais d’Aladin


Deux gentlemen d’une tenue parfaitement correcte étaient assis à la terrasse d’un grand café du boulevard de la Madeleine. Un Brummel ou un Chevalier d’Orsay eussent trouvé leur mise irréprochable, sauf cependant sur un point : la trop grande quantité de bijoux voyants qu’ils étalaient avec une complaisance évidente.

Ils avaient des bagues à tous les doigts, leurs boutons de manchettes étaient larges comme des dollars et un gros brillant ornait leur épingle de cravate. Il n’était pas jusqu’à la pomme de leur canne et leurs fume-cigares qui ne fussent enrichis de pierres précieuses. Tous deux étaient littéralement rutilants.

En dépit de cette splendeur, qui leur valait la déférence des garçons et du gérant de l’établissement, ils paraissaient assez mélancoliques.

Tout en sirotant à l’aide de longues pailles, un savoureux cocktail, ils échangeaient des réflexions assez pessimistes...

– Depuis que le docteur est mort, dit le plus âgé des deux, je n’ai plus de courage à rien.

– Moi non plus, mon vieux Toby, je deviens neurasthénique. Je n’ai pas d’idée, je suis complètement dérouté.

– En perdant le docteur Klaus Kristian, nous avons tout perdu. Celui-là, c’était un homme !

– Mon cher Dadd, il ne faut pas se laisser aller au découragement. Somme toute notre situation pourrait être plus fâcheuse. Nous avons un portefeuille bien garni, de l’argent en banque...

– Tout ça m’est bien égal ! répliqua Dadd avec amertume. Je t’assure que je regrette bien sincèrement le temps où je courais les grandes routes, vêtu de guenilles comme un simple tramp, et où j’aidais le docteur à réaliser ses géniales conceptions.

« Maintenant, je n’ai plus de but dans l’existence...

– Sois sérieux, reprit Toby Grogan, avec fermeté. Le docteur est mort, c’est un grand malheur, mais nous n’y pouvons rien. Cela appartient déjà au passé. Il faut que nous songions à nous, que nous prenions une résolution !

– Bah ! murmura Dadd en haussant les épaules, on a bien le temps.

– Je ne suis pas de ton avis. Tu te laisses vivre avec une insouciance magnifique. Tu oublies une chose, c’est que le docteur – c’était un homme de génie dont je respecte la mémoire bien que je n’aie pas toujours eu à me féliciter de sa façon d’agir envers moi –, le docteur n’est plus là pour nous tirer d’affaire.

– Eh bien ?

– Il ne faut pas être sorcier pour deviner que Todd Marvel, qui a de sérieuses raisons de nous en vouloir, va tenter l’impossible pour nous faire arrêter.

– Je ne partage pas ta manière de voir, répliqua Dadd avec un sang-froid imperturbable.

« Je crois, au contraire, que maintenant Todd Marvel est débarrassé de son ennemi personnel, il va nous laisser parfaitement tranquilles. Pour lui que sommes-nous ? Des comparses, des sous-ordres, pas autre chose. Je suis sûr qu’il ne pense déjà plus à nous. D’ailleurs, il se marie et...

Toby Groggan, d’ordinaire très pondéré, eut un geste si brusque qu’il renversa le gobelet de cristal placé devant lui.

– Tu es stupide ! s’écria-t-il, tu devrais savoir par expérience, que Todd Marvel est un homme d’une terrible ténacité. Il ne nous lâchera pas. Il aura notre peau, comme il a eu celle de ce pauvre docteur !...

– Où veux-tu en venir ? demanda Petit Dadd, agacé par cette insistance.

– À ceci tout simplement, déclara Toby avec véhémence, c’est que nous ne sommes plus en sûreté à Paris, et que moi, je n’y reste pas. Je vais retourner en Amérique où l’on a dû m’oublier et tu feras sagement de m’imiter !

– Tu as toujours été un froussard, grommela Dadd avec une nuance de mépris dans la voix. Et quand pars-tu ?

– Pas plus tard que demain matin. Hier après-midi, j’ai été retirer mon argent de la banque. J’ai pris à l’agence un billet pour le train transatlantique Paris-Cherbourg. Demain soir, je serai confortablement installé dans une cabine de première et je voguerai vers New York.

– Tu es fou ! s’écria Dadd avec colère. Va-t’en, si tu veux ! moi je reste !

– À ton aise, murmura Toby, horriblement vexé. Après tout, chacun est libre de faire ce qui lui plaît.

Après une discussion qui faillit dégénérer en dispute, les deux bandits se séparèrent froidement. Tous deux étaient furieux et s’accusaient réciproquement d’égoïsme et d’imprudence.

Lorsque Toby eut disparu à l’angle de la rue Duphot, Petit Dadd poussa un soupir de satisfaction.

– Quel poltron ! quel idiot ! grommela-t-il. Je suis bien aise d’être débarrassé de lui. J’ai eu vraiment du flair en ne le mettant pas au courant de mes projets.

« Je n’ai pas la moindre envie de revoir l’Amérique. Je vais me faire naturaliser et je compte bien finir dans la peau d’un bon bourgeois français.

Petit Dadd eut un sourire plein de fatuité. Il paya le garçon auquel il laissa un royal pourboire, alluma un cigare et se dirigea sans se presser vers un grand restaurant dont le chef était célèbre par ses canards à la rouennaise, ses coquilles Saint-Jacques à la royale et ses homards à la Douglas.

Après avoir mangé de grand appétit un repas exquis, arrosé d’une bouteille de Beaune des hospices, Dadd prit un taxi et se fit conduire place Pigalle.

Il était neuf heures. Jusqu’au fond de l’horizon, les façades flamboyantes des music-halls, des petits théâtres et de cabarets déployaient leurs gerbes de lumières polycolores, leurs gerbes de fleurs de feu comme dans un jardin enchanté.

– C’est tout de même un peu plus gai qu’à Chicago, murmura Dadd avec un sourire satisfait.

Après avoir flâné pendant un long quart d’heure, le long des terrasses fleuries de jolies femmes en claires toilettes de printemps, après avoir parcouru, en vrai badaud, les affiches bariolées des cinémas, il se décida à franchir le portique aux énormes arabesques d’or – d’un style hispano-arabe de haute fantaisie – d’un établissement qui s’intitulait pompeusement « le Palais d’Aladin ».

Dadd était honorablement connu dans le célèbre dancing. Le portier aux moustaches importantes, dont le thorax bombé était orné d’une double rangée de décorations, eut pour lui un sourire déférent. Le contrôleur, un véritable homme du monde, au plastron éblouissant et qui portait l’habit avec l’aisance d’un diplomate de carrière, l’honora d’une poignée de main, enfin les chasseurs, sanglés dans un invraisemblable uniforme orange et violet, le saluèrent avec respect.

– Madame est-elle arrivée ? demanda négligemment Dadd à l’un de ces moutchachous qui répondait au nom de Bébert.

– Elle est à sa place habituelle, j’ai eu grand soin de lui garder sa table. Si Monsieur veut se donner la peine d’entrer dans la salle.

Dadd mit une pièce blanche dans la main de l’enfant et souleva la portière de velours vert, rutilante de broderies d’or qui séparait le grand hall du vestibule.

Sous les hautes voûtes, soutenues par des cariatides, représentant les génies et les sultanes du conte oriental, une cohue affolée tourbillonnait dans une brume lumineuse, aux sons d’un jazz-band, mené par sept Noirs installés au fond de la salle sur une estrade recouverte d’un dais.

Tous les sept soufflaient dans leurs instruments avec une sorte de rage qui imprimait au shimmy des allures vertigineuses. Les couples en sueur tournaient et virevoltaient avec une véritable frénésie.

– Ces gens sont fous, songea Petit Dadd avec une sérénité philosophique.

Et il gagna prudemment les bas-côtés où de petites tables nichées dans un fouillis de verdure permettaient aux couples de se restaurer et de se rafraîchir et aussi d’échanger leurs confidences loin des oreilles indiscrètes.

À une de ces tables, située un peu à l’écart, se tenait une dame assez corpulente, vêtue d’une élégante robe de soie bleue et d’un corsage à peine décolleté. En dépit d’une opulente chevelure, d’un blond ardent, et d’un maquillage savant, la dame accusait la quarantaine bien sonnée.

– Chère amie, s’écria Dadd en s’inclinant avec respect pour baiser la main qu’on lui tendait. Je suis désolé de vous avoir fait attendre, vous me pardonnez ; je suis tellement bousculé, surmené... J’espère au moins qu’il n’y a pas trop longtemps que vous êtes là ?

– J’arrive à l’instant, répondit la dame en baissant pudiquement sa voilette, mais je vous avoue que votre exactitude me fait grand plaisir. Je n’aime pas à me trouver seule dans un endroit comme celui-ci. Je vous l’ai dit très franchement, je ne suis pas une mondaine, moi, je suis une bonne bourgeoise, un peu « pot-au-feu », comme nous disons en France. Je ne me plais que chez moi, dans mon intérieur, pourvu, toutefois qu’une affection sérieuse et sincère, crée autour de moi cette atmosphère de tendresse, sans laquelle je ne saurais vivre.

« Je suis une sentimentale ; que voulez-vous monsieur Dadd, j’ai besoin d’être aimée... C’est une faiblesse de ma nature, je suis trop sensible, trop tendre et, comme je vous le disais, trop sentimentale.

Dadd avait arboré son monocle et subjuguait sa victime d’un regard fascinateur.

– Vous pouvez dire, chère amie, répliqua-t-il avec le plus grand sang-froid, que vous avez une vraie chance, vous êtes née sous l’étoile du Bonheur. Nous étions faits pour nous rencontrer. Moi aussi, je suis un sentimental. Il n’y a pas un homme au monde, comme moi pour comprendre le cœur d’une femme. Vous entendez madame Bernadet, et je vous le prouverai avant qu’il soit longtemps !

Mme Bernadet eut un chaste sourire.

– Je ne demande pas mieux, balbutia-t-elle rougissante. Mais soyons pratiques. Vous tenez décidément à ce mariage ?

– Si j’y tiens ? s’écria Petit Dadd avec une conviction farouche.

– Oh ! je sais bien que pour les questions de sentiment, d’idéal, d’affection pure, il n’y aura pas de querelles entre nous. Mais voyons les réalités, je suis relativement pauvre, je n’ai guère que cinquante mille francs de rente... et vous un milliardaire !...

– Ne remuons pas ces vilaines questions d’argent, déclara Petit Dadd avec une moue, je suis riche pour deux ; l’argent, Dieu merci, n’a rien à voir dans les choses du sentiment !

Après cette noble déclaration, Dadd essaya de ravir un baiser à sa vieille fiancée ; il croyait cette formalité indispensable pour achever la conquête de l’opulente veuve. À sa grande surprise, il fut vertement repoussé.

– Monsieur Dadd, lui dit Mme Bernadet avec une dignité hautaine, je suis peut-être un peu bourgeoise, un peu vieille France, un peu vieux jeu, si vous voulez, mais j’ai des principes dont je ne me départirai pas, dussé-je vous paraître ridicule. Il y a certaines familiarités que je n’admettrai jamais, surtout dans un lieu public.

– Allons chez vous, fit Dadd naïvement.

Mme Bernadet rougit et baissa les yeux.

– Je vois qu’il faut que je fasse tout ce que vous voulez, soupira-t-elle. Mon auto est à la porte. Je vous emmène, je crois qu’il reste à l’office un chaud-froid de faisan, un peu de homard à l’américaine, une ou deux bouteilles de champagne « pavillon américain ». Nous ferons la dînette...

Dadd jeta orgueilleusement sur la table un billet de banque de cent francs, et ne prit pas la peine d’attendre qu’on lui rendît la monnaie.

Une minute après, il était installé aux côtés de sa fiancée, sur les coussins d’une confortable limousine.

– Au Palais, cria Mme Bernadet dans le tube acoustique.

– Un palais ! s’écria Dadd avec un véritable respect.

– Un palais, répliqua la veuve avec une secrète ironie, le mot est excessif, l’architecture n’est pas mal, mais nous sommes plusieurs locataires. D’ailleurs, on y est très bien, pour réfléchir et pour travailler.

– On travaillera, murmura Dadd avec une vague inquiétude.

Le trajet s’accomplit avec une célérité qui tenait du prodige. L’auto traversa la Seine, longea les quais, puis s’engouffra sous une haute voûte et stoppa au milieu d’une cour d’aspect sinistre.

– Nous sommes arrivés, déclara Mme Bernadet, d’une voix rude et qui n’avait plus rien de féminin.

Elle descendit, Dadd l’imita, mais au moment où il mettait pied à terre, le chauffeur qui lui aussi était descendu lui mit la main sur l’épaule.

– Vous êtes bien le nommé Havelock Daddy, citoyen américain, surnommé Petit Dadd ?

Et sans attendre la réponse de l’interpellé :

– Au nom de la loi je vous arrête.

– Où suis-je ? balbutia Dadd éperdu.

– Dans la cour du Dépôt, répliqua la prétendue Mme Bernadet, qui, débarrassée de sa perruque blonde et de son déguisement féminin, montrait la face hilare de l’ex-cabotin Auguste Poutinard.

Et comme Dadd se taisait, atterré.

– Ne vous faites pas de bile, ajouta aimablement le policier, vous allez retrouver votre copain, le sieur Toby Groggan, qui a été pincé à son hôtel, il y a une heure.

Dadd s’était écroulé comme une masse : des agents survinrent et l’entraînèrent dans l’intérieur du sombre bâtiment.

Cet ouvrage est le 138e publié

dans la collection Classiques du 20e siècle

par la Bibliothèque électronique du Québec.

La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.

1 Tramp, c’est le nom qu’on donne, aux États-Unis, aux chemineaux et aux vagabonds.

1 Dionea muscipula.

1 Ces chiffres parfaitement exacts sont empruntés à une revue américaine.

1 Fence : nom des magasins de receleurs à New York.

1 Voir épisode 6 : Double Disparition.

1 On sait que, précisément à cause de leur dureté, les pierres précieuses ne résistent pas à un choc violent. On peut pulvériser d’un coup de marteau un diamant que, pourtant, la meilleure lime ne pourrait entamer.

1 Au cours des monnaies en 1923 (Note de l’éditeur).

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