Ii édition de référence : Paris, Librairie Plon, 1886. Deuxième partie








titreIi édition de référence : Paris, Librairie Plon, 1886. Deuxième partie
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III


Dans la salle, les choses semblaient devoir prendre une mauvaise tournure. Je le déclare d’avance : je m’incline devant la majesté du génie ; mais pourquoi donc nos grands hommes, arrivés au terme de leur glorieuse carrière, se comportent-ils parfois comme de vrais gamins ? Pourquoi Karmazinoff se présenta-t-il avec la morgue de cinq chambellans ? Est-ce qu’on peut tenir, une heure durant, un public comme le nôtre attentif à la lecture d’un seul article ? J’ai remarqué qu’en général, dans les matinées littéraires, un écrivain, quel que soit son mérite, joue très gros jeu s’il prétend se faire écouter plus de vingt minutes. À la vérité, lorsque le grand romancier se montra, il fut très respectueusement accueilli : les vieillards mêmes les plus gourmés manifestèrent une curiosité sympathique, et chez les dames il y eut comme de l’enthousiasme. Toutefois on applaudit peu et sans conviction. En revanche, la foule assise aux derniers rangs se tint parfaitement tranquille jusqu’au moment où Karmazinoff prit la parole, et, si alors une manifestation inconvenante se produisit, elle resta isolée. J’ai déjà dit que l’écrivain avait une voix trop criarde, un peu féminine même, et que de plus il susseyait d’une façon tout aristocratique. À peine venait-il de prononcer quelques mots qu’un auditeur, probablement mal élevé et doué d’un caractère gai, se permit de rire aux éclats. Du reste, loin de faire chorus avec ce malappris, les assistants s’empressèrent de lui imposer le silence. Mais voilà que Karmazinoff déclare en minaudant que « d’abord il s’était absolument refusé à toute lecture » (il avait bien besoin de dire cela !). « Il y a des lignes qui jaillissent des plus intimes profondeurs de l’âme et qu’on ne peut sans profanation livrer au public » (eh bien, alors pourquoi les lui livrait-il ?) ; « mais force lui a été de céder aux instances dont on l’a accablé, et comme, de plus, il dépose la plume pour toujours et a juré de ne plus rien écrire, eh bien, il a écrit cette dernière chose ; et comme il a juré de ne plus rien lire en public, il lira au public ce dernier article » ; et patati et patata.

Mais tout cela aurait encore passé, car qui ne connaît les préfaces des auteurs ? J’observai pourtant que cet exorde était maladroit, alors qu’on s’adressait à un public comme le nôtre, c’est-à-dire peu cultivé et en partie composé d’éléments turbulents. N’importe, tout aurait été sauvé si Karmazinoff avait lu une petite nouvelle, un court récit dans le genre de ceux qu’il écrivait autrefois, et où, à côté de beaucoup de manière et d’afféterie, on trouvait souvent de l’esprit. Au lieu de cela, il nous servit une rapsodie interminable. Mon Dieu, que n’y avait-il pas là-dedans ? C’était à faire tomber en catalepsie le public même de Pétersbourg, à plus forte raison le nôtre. Figurez-vous près de deux feuilles d’impression remplies par le bavardage le plus prétentieux et le plus inutile ; pour comble, ce monsieur avait l’air de lire à contrecœur et comme par grâce, ce qui devait nécessairement froisser l’auditoire. Le thème... Mais qui pourrait en donner une idée ? C’étaient des impressions, des souvenirs. Impressions de quoi ? Souvenirs de quoi ? Nos provinciaux eurent beau se torturer l’esprit pendant toute la première partie de la lecture, ils n’y comprirent goutte ; aussi n’écoutèrent-ils la seconde que par politesse. À la vérité, il était beaucoup parlé d’amour, de l’amour du génie pour une certaine personne, mais j’avoue que cela n’avait pas très bonne grâce. À mon avis, ce petit homme bedonnant prêtait un peu au ridicule en racontant l’histoire de son premier baiser... Comme de juste, ces amours ne ressemblent pas à celles de tout le monde, elles sont encadrées dans un paysage tout particulier. Là croissent des genêts. (Étaient-ce bien des genêts ? En tout cas, c’était une plante qu’il fallait chercher dans un livre de botanique.) Le ciel a une teinte violette que sans doute aucun mortel n’a jamais vue, c’est-à-dire que tous l’ont bien vue, mais sans la remarquer, « tandis que moi, laisse entendre Karmazinoff, je l’ai observée et je vous la décris, à vous autres imbéciles, comme la chose la plus ordinaire ». L’arbre sous lequel les deux amants sont assis est d’une couleur orange. Ils se trouvent quelque part en Allemagne. Soudain ils aperçoivent Pompée ou Cassius la veille d’une bataille, et le froid de l’extase pénètre l’intéressant couple. On entend le chalumeau d’une nymphe cachée dans les buissons. Glück, dans les roseaux, se met à jouer du violon. Le morceau qu’il joue est nommé en toutes lettres, mais personne ne le connaît, en sorte qu’il faut se renseigner à ce sujet dans un dictionnaire de musique. Sur ces entrefaites, le brouillard s’épaissit, il s’épaissit au point de ressembler plutôt à un million de coussins qu’à un brouillard. Tout d’un coup la scène change : le grand génie traverse le Volga en hiver au moment du dégel. Deux pages et demie de description. La glace cède sous les pas du génie qui disparaît dans le fleuve. Vous le croyez noyé ? Allons donc ! Tandis qu’il est en train de boire une tasse, devant lui s’offre un glaçon, un tout petit glaçon, pas plus gros qu’un pois, mais pur et transparent « comme une larme gelée », dans lequel se reflète l’Allemagne, ou, pour mieux dire, le ciel de l’Allemagne. « À cette vue, je me rappelai la larme qui, tu t’en souviens, jaillit de tes yeux lorsque nous étions assis sous l’arbre d’émeraude et que tu t’écriais joyeusement : « Il n’y pas de crime ! » – Oui, dis-je à travers mes pleurs, mais s’il en est ainsi, il n’y a pas non plus de justes. Nous éclatâmes en sanglots et nous nous séparâmes pour toujours. » – Le glaçon continue sa route vers la mer, le génie descend dans des cavernes ; après un voyage souterrain de trois années, il arrive à Moscou, sous la tour de Soukhareff. Tout à coup, dans les entrailles du sol, il aperçoit une lampe, et devant la lampe un ascète. Ce dernier est en prière. Le génie se penche vers une petite fenêtre grillée, et soudain il entend un soupir. Vous pensez que c’est l’ascète qui a soupiré ? Il s’agit bien de votre ascète ! Non, ce soupir rappelle tout simplement au génie le premier soupir de la femme aimée, « trente-sept ans auparavant, lorsque, tu t’en souviens, en Allemagne, nous étions assis sous l’arbre d’agate, et que tu me disais : « À quoi bon aimer ? Regarde, l’ombre grandit autour de nous, et j’aime, mais l’ombre cessera de grandir et je cesserai d’aimer. » Alors le brouillard s’épaissit encore. Hoffmann apparaît, une nymphe exécute une mélodie de Chopin, et tout à coup à travers le brouillard on aperçoit, au-dessus des toits de Rome, Ancus Marcius couronné de lauriers... « Un frisson d’extase nous courut dans le dos, et nous nous séparâmes pour toujours », etc., etc. En un mot, il se peut que mon compte-rendu ne soit pas d’une exactitude absolue, mais je suis sûr d’avoir reproduit fidèlement le fond de ce bavardage. Et enfin quelle passion chez nos grands esprits pour la calembredaine pompeuse ! Les grands philosophes, les grands savants, les grands inventeurs européens, – tous ces travailleurs intellectuels ne sont décidément pour notre grand génie russe que des marmitons qu’il emploie dans sa cuisine. Il est le maître dont ils attendent les ordres chapeau bas. À la vérité, sa raillerie hautaine n’épargne pas non plus son pays, et rien ne lui est plus agréable que de proclamer devant les grands esprits de l’Europe la banqueroute complète de la Russie, mais quant à lui-même – non, il plane au-dessus de tous ces éminents penseurs européens ; ils ne sont bons qu’à lui fournir des matériaux pour ses concetti. Il prend une idée à l’un d’eux, l’accouple à son contraire et le tour est fait. Le crime existe, le crime n’existe pas ; il n’y a pas de justice, il n’y a pas de justes ; l’athéisme, le darwinisme, les cloches de Moscou... Mais, hélas ! il ne croit plus aux cloches de Moscou ; Rome, les lauriers... Mais il ne croit même plus aux lauriers... Ici l’accès obligé de spleen byronien, une grimace de Heine, une boutade de Petchorine, – et la machine repart... « Du reste, louez-moi, louez-moi, j’adore les éloges ; si je dis que je dépose la plume, c’est pure coquetterie de ma part ; attendez, je vous ennuierai encore trois cents fois, vous vous fatiguerez de me lire... »

Comme bien on pense, cette élucubration ne fut pas écoutée jusqu’au bout sans murmures, et le pire, c’est que Karmazinoff provoqua lui-même les interruptions qui égayèrent la fin de sa lecture. Depuis longtemps déjà le public toussait, se mouchait, faisait du bruit avec ses pieds, bref, donnait les marques d’impatience qui ont coutume de se produire quand, dans une matinée littéraire, un lecteur, quel qu’il soit, occupe l’estrade plus de vingt minutes. Mais le grand écrivain ne remarquait rien de tout cela et continuait le plus tranquillement du monde à débiter ses jolies phrases. Tout à coup, au fond de la salle, retentit une voix isolée, mais forte :

– Seigneur, quelles fadaises !

Ces mots furent dits, j’en suis convaincu, sans aucune arrière-pensée de manifestation : c’était le cri involontaire d’un auditeur excédé. M. Karmazinoff s’arrêta, promena sur l’assistance un regard moqueur et demanda du ton d’un chambellan atteint dans sa dignité :

– Il paraît, messieurs, que je ne vous ai pas mal ennuyés ?

Parole imprudente au premier chef, car, en interrogeant ainsi le public, il donnait par cela même à n’importe quel goujat la possibilité et, en quelque sorte, le droit de lui répondre, tandis que s’il n’avait rien dit, l’auditoire l’aurait laissé achever sa lecture sans encombre, ou, du moins, se serait borné, comme précédemment, à de timides protestations. Peut-être espérait-il obtenir des applaudissements en réponse à sa question ; en ce cas, il se serait trompé : la salle resta muette, oppressée qu’elle était par un vague sentiment d’inquiétude.

– Vous n’avez jamais vu Ancus Marcius, tout cela, c’est du style, observa soudain quelqu’un d’une voix pleine d’irritation et même de douleur.

– Précisément, se hâta d’ajouter un autre : – maintenant que l’on connaît les sciences naturelles, il n’y a plus d’apparitions. Mettez-vous d’accord avec les sciences naturelles.

– Messieurs, j’étais fort loin de m’attendre à de telles critiques, répondit Karmazinoff extrêmement surpris.

Depuis qu’il avait élu domicile à Karlsruhe, le grand génie était tout désorienté dans sa patrie.

– À notre époque, c’est une honte de venir dire que le monde a pour support trois poissons, cria tout à coup une demoiselle. – Vous, Karmazinoff, vous n’avez pas pu descendre dans la caverne où vous prétendez avoir vu votre ermite. D’ailleurs, qui parle des ermites à présent ?

– Messieurs, je suis on ne peut plus étonné de vous voir prendre cela si sérieusement. Du reste... du reste, vous avez parfaitement raison. Personne plus que moi ne respecte la vérité, la réalité...

Bien qu’il sourît ironiquement, il était fort troublé. Sa physionomie semblait dire : « Je ne suis pas ce que vous pensez, je suis avec vous, seulement louez-moi, louez-moi le plus possible, j’adore cela... »

À la fin, piqué au vif, il ajouta :

– Messieurs, je vois que mon pauvre petit poème n’a pas atteint le but. Et moi-même, paraît-il, je n’ai pas été plus heureux.

– Il visait une corneille, et il a atteint une vache, brailla quelqu’un.

Mieux eût valu sans doute ne pas relever cette observation d’un imbécile probablement ivre. Il est vrai qu’elle fut suivie de rires irrespectueux.

– Une vache, dites-vous ? répliqua aussitôt Karmazinoff dont la voix devenait de plus en plus criarde. – Pour ce qui est des corneilles et des vaches, je prends, messieurs, la liberté de m’abstenir. Je respecte trop le public, quel qu’il soit, pour me permettre des comparaisons, même innocentes ; mais je pensais...

– Pourtant, monsieur, vous ne devriez pas tant... interrompit un des auditeurs assis aux derniers rangs.

– Mais je supposais qu’en déposant la plume et en prenant congé du lecteur, je serais écouté...

Au premier rang, quelques-uns osèrent enfin élever la voix :

– Oui, oui, nous désirons vous entendre, nous le désirons ! crièrent-ils.

– Lisez, lisez ! firent plusieurs dames enthousiastes, et à la fin retentirent quelques maigres applaudissements. Karmazinoff grimaça un sourire et se leva à demi.

– Croyez, Karmazinoff, que tous considèrent comme un honneur... ne put s’empêcher de dire la maréchale de la noblesse.

Soudain, au fond de la salle, se fit entendre une voix fraîche et juvénile. C’était celle d’un professeur de collège, noble et beau jeune homme arrivé récemment dans notre province.

– Monsieur Karmazinoff, dit-il en se levant à demi, – si j’étais assez heureux pour avoir un amour comme celui que vous nous avez dépeint, je me garderais bien d’y faire la moindre allusion dans un article destiné à une lecture publique.

Il prononça ces mots le visage couvert de rougeur.

– Messieurs, cria Karmazinoff, – j’ai fini. Je vous fais grâce des dernières pages et je me retire. Permettez-moi seulement de lire la conclusion : elle n’a que six lignes...

Sur ce, il prit son manuscrit, et, sans se rasseoir, commença :

– Oui, ami lecteur, adieu ! Adieu, lecteur ; je n’insiste même pas trop pour que nous nous quittions en amis : à quoi bon, en effet, t’importuner ? Bien plus, injurie-moi, oh ! injurie-moi autant que tu voudras, si cela peut t’être agréable. Mais le mieux est que nous nous oubliions désormais l’un l’autre. Et lors même que vous tous, lecteurs, vous auriez la bonté de vous mettre à mes genoux, de me supplier avec larmes, de me dire : « Écris, oh ! écris pour nous, Karmazinoff, pour la patrie, pour la postérité, pour les couronnes de laurier », alors encore je vous répondrais, bien entendu en vous remerciant avec toute la politesse voulue : « Non, nous avons fait assez longtemps route ensemble, chers compatriotes, merci ! L’heure de la séparation est venue ! Merci, merci, merci ! »

Karmazinoff salua cérémonieusement et, rouge comme un homard, rentra dans les coulisses.

– Personne ne se mettra à ses genoux ; voilà une supposition bizarre !

– Quel amour-propre !

– C’est seulement de l’humour, observa un critique plus intelligent.

– Oh ! laissez-nous tranquille avec votre humour !

– Pourtant c’est de l’insolence, messieurs.

– Du moins à présent nous en sommes quittes.

– A-t-il été assez ennuyeux !

Les auditeurs des derniers rangs n’étaient pas les seuls à témoigner ainsi leur mauvaise humeur, mais les applaudissements du public comme il faut couvrirent la voix de ces malappris. On rappela Karmazinoff. Autour de l’estrade se groupèrent plusieurs dames ayant à leur tête la gouvernante et la maréchale de la noblesse. Julie Mikhaïlovna présenta au grand écrivain, sur un coussin de velours blanc, une magnifique couronne de lauriers et de roses naturelles.

– Des lauriers ! dit-il avec un sourire fin et un peu caustique ; – sans doute, je suis touché et je reçois avec une vive émotion cette couronne qui a été préparée d’avance, mais qui n’a pas encore eu le temps de se flétrir ; toutefois, mesdames, je vous l’assure, je suis devenu tout d’un coup réaliste au point de croire qu’à notre époque les lauriers font beaucoup mieux dans les mains d’un habile cuisinier que dans les miennes...

– Oui, un cuisinier est plus utile, cria un séminariste, celui-là même qui s’était trouvé à la « séance » chez Virguinsky. Il régnait une certaine confusion dans la salle. Bon nombre d’individus avaient brusquement quitté leurs places pour se rapprocher de l’estrade où avait lieu la cérémonie du couronnement.

– Moi, maintenant, je donnerais bien encore trois roubles pour un cuisinier, ajouta un autre qui fit exprès de prononcer ces mots à très haute voix.

– Moi aussi.

– Moi aussi.

– Mais se peut-il qu’il n’y ait pas de buffet ici ?

– Messieurs, c’est une vraie flouerie...

Je dois du reste reconnaître que la présence des hauts fonctionnaires et du commissaire de police imposait encore aux tapageurs. Au bout de dix minutes tout le monde avait repris sa place, mais l’ordre n’était pas rétabli. La fermentation des esprits faisait prévoir une explosion, quand arriva, comme à point nommé, le pauvre Stépan Trophimovitch...

IV


J’allai pourtant le relancer encore une fois dans les coulisses pour lui faire part de mes craintes. Au moment où je l’accostai, il montait les degrés de l’estrade.

– Stépan Trophimovitch, lui dis-je vivement, – dans ma conviction un désastre est inévitable ; le mieux pour vous est de ne pas vous montrer ; prétextez une cholérine et retournez chez vous à l’instant même : je vais me débarrasser de mon nœud de rubans et je vous accompagnerai.

Il s’arrêta brusquement, me toisa des pieds à la tête et répliqua d’un ton solennel :

– Pourquoi donc, monsieur, me croyez-vous capable d’une pareille lâcheté ?

Je n’insistai pas. J’étais intimement persuadé qu’il allait déclencher une épouvantable tempête. Tandis que cette pensée me remplissait de tristesse, j’aperçus de nouveau le professeur qui devait succéder sur l’estrade à Stépan Trophimovitch. Comme tantôt, il se promenait de long en large, absorbé en lui-même et monologuant à demi-voix ; ses lèvres souriaient avec une expression de malignité triomphante. Je l’abordai, presque sans me rendre compte de ce que je faisais.

– Vous savez, l’avertis-je, – de nombreux exemples prouvent que l’attention du public ne résiste pas à une lecture prolongée au-delà de vingt minutes. Il n’y a pas de célébrité qui puisse se faire écouter pendant une demi-heure...

À ces mots, il interrompit soudain sa marche et tressaillit même comme un homme offensé. Une indicible arrogance se peignit sur son visage.

– Ne vous inquiétez pas, grommela-t-il d’un ton méprisant, et il s’éloigna. En ce moment retentit la voix de Stépan Trophimovitch.

« Eh ! que le diable vous emporte tous ! » pensai-je, et je rentrai précipitamment dans la salle.

L’agitation provoquée par la lecture de Karmazinoff durait encore lorsque Stépan Trophimovitch prit possession du fauteuil. Aux belles places, les physionomies se refrognèrent sensiblement dès qu’il se montra. (Dans ces derniers temps, le club lui battait froid.) Du reste, il dut encore s’estimer heureux de n’être pas chuté. Depuis la veille, une idée étrange hantait obstinément mon esprit : il me semblait toujours que l’apparition de Stépan Trophimovitch serait accueillie par une bordée de sifflets. Tout d’abord cependant, par suite du trouble qui continuait à régner dans la ville, on ne remarqua même pas sa présence. Et que pouvait-il espérer, si l’on traitait ainsi Karmazinoff ? Il était pâle ; après une éclipse de dix ans, c’était la première fois qu’il reparaissait devant le public. Son émotion et certains indices très significatifs pour quelqu’un qui le connaissait bien, me prouvèrent qu’en montant sur l’estrade il se préparait à jouer la partie suprême de son existence. Voilà ce que je craignais. Cet homme m’était cher. Et que devins-je quand il ouvrit la bouche, quand j’entendis sa première phrase !

– Messieurs ! commença-t-il de l’air le plus résolu, quoique sa voix fût comme étranglée : – Messieurs ! ce matin encore j’avais devant moi une de ces petites feuilles clandestines qui depuis peu circulent ici, et pour la centième fois je me posais la question : « En quoi consiste son secret ? »

Instantanément le silence se rétablit dans toute la salle ; tous les regards se portèrent vers l’orateur, quelques-uns avec inquiétude. Il n’y a pas à dire, dès son premier mot il avait su conquérir l’attention. On voyait même des têtes émerger des coulisses ; Lipoutine et Liamchine écoutaient avidement. Sur un nouveau signe que me fit la gouvernante, j’accourus auprès d’elle.

– Faites-le taire, coûte que coûte, arrêtez-le ! me dit tout bas Julie Mikhaïlovna angoissée.

Je me contentai de hausser les épaules ; est-ce qu’on peut faire taire un homme décidé à parler ? Hélas ! je comprenais Stépan Trophimovitch.

– Eh ! c’est des proclamations qu’il s’agit ! chuchotait-on dans le public ; l’assistance tout entière était profondément remuée.

– Messieurs, j’ai découvert le mot de l’énigme : tout le secret de l’effet que produisent ces écrits est dans leur bêtise ! poursuivit Stépan Trophimovitch dont les yeux lançaient des flammes. – Oui, messieurs, si cette bêtise était voulue, simulée par calcul, – oh ! ce serait du génie ! Mais il faut rendre justice aux rédacteurs de ces papiers : ils n’y mettent aucune malice. C’est la bêtise dans son essence la plus pure, quelque chose comme un simple chimique. Si cela était formulé d’une façon un peu plus intelligente, tout le monde en reconnaîtrait immédiatement la profonde absurdité. Mais maintenant on hésite à se prononcer : personne ne croit que cela soit si foncièrement bête. « Il est impossible qu’il n’y ait pas quelque chose là-dessous », se dit chacun, et l’on cherche un secret, on flaire un sens mystérieux, on veut lire entre les lignes, – l’effet est obtenu ! Oh ! jamais encore la bêtise n’avait reçu une récompense si éclatante, elle qui pourtant a si souvent mérité d’être récompensée... Car, soit dit entre parenthèses, la bêtise et le génie le plus élevé jouent un rôle également utile dans les destinées de l’humanité...

– Calembredaines de 1840 ! remarqua quelqu’un.

Quoique faite d’un ton très modeste, cette observation lâcha, pour ainsi dire, l’écluse à un déluge d’interruptions ; la salle se remplit de bruit.

L’exaltation de Stépan Trophimovitch atteignit les dernières limites.

– Messieurs, hourra ! Je propose un toast à la bêtise ! cria-t-il, bravant l’auditoire.

Je m’élançai vers lui sous prétexte de lui verser un verre d’eau.

– Stépan Trophimovitch, retirez-vous, Julie Mikhaïlovna vous en supplie...

– Non, laissez-moi, jeune homme désœuvré ! me répondit-il d’une voix tonnante.

Je m’enfuis.

– Messieurs ! continua-t-il, – pourquoi cette agitation, pourquoi les cris d’indignation que j’entends ? je me présente avec le rameau d’olivier. J’apporte le dernier mot, car dans cette affaire je l’aurai, – et nous nous réconcilierons.

– À bas ! crièrent les uns.

– Pas si vite, laissez-le parler, laissez-le s’expliquer, firent les autres. Un des plus échauffés était le jeune professeur qui, depuis qu’il avait osé prendre la parole, semblait ne plus pouvoir s’arrêter.

– Messieurs, le dernier mot de cette affaire, c’est l’amnistie. Moi, vieillard dont la carrière est terminée, je déclare hautement que l’esprit de vie souffle comme par le passé, et que la sève vitale n’est pas desséchée dans la jeune génération. L’enthousiasme de la jeunesse contemporaine est tout aussi pur, tout aussi rayonnant que celui qui nous animait. Seulement l’objectif n’est plus le même, un culte a été remplacé par un autre ! Toute la question qui nous divise se réduit à ceci : lequel est le plus beau, de Shakespeare ou d’une paire de bottes, de Raphaël ou du pétrole ?

– C’est une dénonciation ! vociférèrent plusieurs.

– Ce sont des questions compromettantes !

– Agent provocateur !

– Et moi je déclare, reprit avec une véhémence extraordinaire Stépan Trophimovitch, – je déclare que Shakespeare et Raphaël sont au-dessus de l’affranchissement des paysans, au-dessus de la nationalité, au-dessus du socialisme, au-dessus de la jeune génération, au-dessus de la chimie, presque au-dessus du genre humain, car ils sont le fruit de toute l’humanité et peut-être le plus haut qu’elle puisse produire ! Par eux la beauté a été réalisée dans sa forme supérieure, et sans elle peut-être ne consentirais-je pas à vivre... Ô mon Dieu ! s’écria-t-il en frappant ses mains l’une contre l’autre, – ce que je dis ici, je l’ai dit à Pétersbourg exactement dans les mêmes termes il y a dix ans ; alors comme aujourd’hui ils ne m’ont pas compris, ils m’ont conspué et réduit au silence ; hommes bornés, que vous faut-il pour comprendre ? savez-vous que l’humanité peut se passer de l’Angleterre, qu’elle peut se passer de l’Allemagne, qu’elle peut, trop facilement, hélas ! se passer de la Russie, qu’à la rigueur elle n’a besoin ni de science ni de pain, mais que seule la beauté lui est indispensable, car sans la beauté il n’y aurait rien à faire dans le monde ! Tout le secret, toute l’histoire est là ! La science même ne subsisterait pas une minute sans la beauté, – savez-vous cela, vous qui riez ? – elle se transformerait en une routine servile, elle deviendrait incapable d’inventer un clou !... Je tiendrai bon ! acheva-t-il d’un air d’égarement, et il déchargea un violent coup de poing sur la table.

Tandis qu’il divaguait de la sorte, l’effervescence ne faisait qu’augmenter dans la salle. Beaucoup quittèrent précipitamment leurs places ; un flot tumultueux se porta vers l’estrade. Tout cela se passa beaucoup plus rapidement que je ne le raconte, et l’on n’eut pas le temps de prendre des mesures. Peut-être aussi ne le voulut-on pas.

– Vous l’avez belle, polisson qui êtes défrayé de tout ! hurla le séminariste. Il s’était campé vis-à-vis de l’orateur, et se plaisait à l’invectiver. Stépan Trophimovitch s’en aperçut, et s’avança vivement jusqu’au bord de l’estrade.

– Ne viens-je pas de déclarer que l’enthousiasme de la jeune génération est tout aussi pur, tout aussi rayonnant que celui de l’ancienne, et qu’il a seulement le tort de se tromper d’objet ? Cela ne vous suffit pas ? Et si celui qui tient ce langage est un père outragé, tué, est-il possible, ô hommes bornés, est-il possible de donner l’exemple d’une impartialité plus haute, d’envisager les choses d’un œil plus froid et plus désintéressé ?... Hommes ingrats... injustes... pourquoi, pourquoi refusez-vous la réconciliation ?

Et tout à coup il se mit à sangloter convulsivement. De ses yeux jaillissaient des larmes qu’il essuyait avec ses doigts. Les sanglots secouaient ses épaules et sa poitrine. Il avait perdu tout souvenir du lieu où il se trouvait.

La plupart des assistants se levèrent épouvantés. Julie Mikhaïlovna elle-même se dressa brusquement, saisit André Antonovitch par le bras et l’obligea à se lever... Le scandale était à son comble.

– Stépan Trophimovitch ! cria joyeusement le séminariste. – Ici en ville et dans les environs rôde à présent un forçat évadé, le galérien Fedka. Il ne vit que de brigandage, et, dernièrement encore, il a commis un nouvel assassinat. Permettez-moi de vous poser une question : si, il y a quinze ans, vous ne l’aviez pas fait soldat pour payer une dette de jeu, en d’autres termes, si vous ne l’aviez pas joué aux cartes et perdu, dites-moi, serait-il allé aux galères ? Assassinerait-il les gens, comme il le fait aujourd’hui, dans la lutte pour l’existence ? Que répondrez-vous, monsieur l’esthéticien ?

Je renonce à décrire la scène qui suivit. D’abord éclatèrent des applaudissements frénétiques. Les claqueurs ne formaient guère que le cinquième de l’auditoire, mais ils suppléaient au nombre par l’énergie. Tout le reste du public se dirigea en masse vers la porte ; mais, comme le groupe qui applaudissait ne cessait de s’avancer vers l’estrade, il en résulta une cohue extraordinaire. Les dames poussaient des cris, plusieurs demoiselles demandaient en pleurant qu’on les ramenât chez elles. Debout, à côté de son fauteuil, Lembke promenait fréquemment autour de lui des regards d’une expression étrange. Julie Mikhaïlovna avait complètement perdu la tête, – pour la première fois depuis son arrivée chez nous. Quant à Stépan Trophimovitch, sur le moment il parut foudroyé par la virulente apostrophe du séminariste ; mais tout à coup, élevant ses deux bras en l’air comme pour les étendre au-dessus du public, il s’écria :

– Je secoue la poussière de mes pieds, et je maudis... C’est la fin... la fin...

Puis il fit un geste de menace et disparut dans les coulisses.

– Il a insulté la société !... Verkhovensky ! vociférèrent les forcenés ; ils voulurent même s’élancer à sa poursuite. Le désordre ne pouvait déjà plus être réprimé quand, pour l’attiser encore, fit tout à coup irruption sur l’estrade le troisième lecteur, ce maniaque qui brandissait toujours le poing dans les coulisses.

Son aspect était positivement celui d’un fou. Plein d’un aplomb sans bornes, ayant sur les lèvres un large sourire de triomphe, il considérait avec un plaisir évident l’agitation de la salle. Un autre se fût effrayé d’avoir à parler au milieu d’un tel tumulte ; lui, au contraire, s’en réjouissait visiblement. Cela était si manifeste que l’attention se porta aussitôt sur lui.

– Qu’est-ce encore que celui-là ? entendait-on dans l’assistance, – qui est-il ? Tss ! Que va-t-il dire ?

– Messieurs ! cria à tue-tête le maniaque debout tout au bord de l’estrade (sa voix glapissante ressemblait fort au soprano aigu de Karmazinoff, seulement il ne susseyait pas) : – Messieurs ! Il y a vingt ans, à la veille d’entrer en lutte avec la moitié de l’Europe, la Russie réalisait l’idéal aux yeux de nos classes dirigeantes. Les gens de lettres remplissaient l’office de censeurs ; dans les universités, on enseignait la marche au pas ; l’armée était devenue une succursale du corps de ballet ; le peuple payait des impôts et se taisait sous le knout du servage. Le patriotisme consistait pour les fonctionnaires à pressurer les vivants et les morts. Ceux qui s’interdisaient les concussions passaient pour des factieux, car ils troublaient l’harmonie. Les forêts de bouleaux étaient dévastées pour assurer le maintien de l’ordre. L’Europe tremblait... Mais jamais la Russie, durant les mille années de sa stupide existence, n’avait encore connue une telle honte...

Il leva son poing, l’agita d’un air menaçant au-dessus de sa tête, et soudain le fit retomber avec autant de colère que s’il se fut agi pour lui de terrasser un ennemi. Des battements de mains, des acclamations enthousiastes retentirent de tous côtés. La moitié de la salle applaudissait à tout rompre. On était empoigné, et certes il y avait de quoi l’être : cet homme traînait la Russie dans la boue, comment n’aurait-on pas exulté ?

– Voilà l’affaire ! Oui, c’est cela ! Hourra ! Non, ce n’est plus de l’esthétique, cela !

– Depuis lors, poursuivit l’énergumène, – vingt ans se sont écoulés. On a rouvert les universités, et on les a multipliées. La marche au pas n’est plus qu’une légende ; il manque des milliers d’officiers pour que les cadres soient au complet. Les chemins de fer ont dévoré tous les capitaux, et, pareil à une immense toile d’araignée, le réseau des voies ferrées s’est étendu sur toute la Russie, si bien que dans quinze ans on pourra voyager n’importe où. Les ponts ne brûlent que de loin en loin, et quand les villes se permettent d’en faire autant, elles respectent du moins l’ordre établi : c’est régulièrement, chacune à son tour, dans la saison des incendies, qu’elles deviennent la proie des flammes. Les tribunaux rendent des jugements dignes de Salomon, et si les jurés trafiquent de leur verdict, c’est uniquement parce que le struggle for life les y oblige, sous peine de mourir de faim. Les serfs sont émancipés, et, au lieu d’être fouettés par leurs seigneurs, ils se fouettent maintenant les uns les autres. On absorbe des océans d’eau-de-vie au grand avantage du Trésor, et, comme nous avons déjà derrière nous dix siècles de stupidité, on élève à Novgorod un monument colossal en l’honneur de ce millénaire. L’Europe fronce les sourcils et recommence à s’inquiéter... Quinze ans de réformes ! Et pourtant jamais la Russie, même aux époques les plus grotesques de sa sotte histoire, n’était arrivée...

Les cris de la foule ne me permirent pas d’entendre la fin de la phrase. Je vis encore une fois le maniaque lever son bras et l’abaisser d’un air triomphant. L’enthousiasme ne connaissait plus de bornes : c’étaient des applaudissements, des bravos auxquels plusieurs dames ne craignaient pas de mêler leur voix. On aurait dit que tous ces gens étaient ivres. L’orateur parcourut des yeux le public ; la joie qu’il éprouvait de son succès semblait lui avoir enlevé la conscience de lui-même. Lembke, en proie à une agitation inexprimable, donna un ordre à quelqu’un. Julie Mikhaïlovna, toute pâle, dit vivement quelques mots au prince qui était accouru auprès d’elle... Tout à coup, six appariteurs sortirent des coulisses, saisirent le maniaque et l’arrachèrent de l’estrade. Comment réussit-il à se dégager de leurs mains ? je ne puis le comprendre, toujours est-il qu’on le vit reparaître sur la plate-forme, brandissant le poing et criant de toute sa force :

– Mais jamais la Russie n’était encore arrivée...

De nouveau on s’empara de lui et on l’entraîna. Une quinzaine d’individus s’élancèrent dans les coulisses pour le délivrer, mais, au lieu d’envahir l’estrade, ils se ruèrent sur la mince cloison latérale qui séparait les coulisses de la salle et finirent par la jeter bas... Puis je vis sans en croire mes yeux l’étudiante (sœur de Virguinsky) escalader brusquement l’estrade : elle était là avec son rouleau de papier sous le bras, son costume de voyage, son teint coloré et son léger embonpoint ; autour d’elle se trouvaient deux ou trois femmes et deux ou trois hommes parmi lesquels son mortel ennemi, le collégien. Je pus même entendre la phrase :

« Messieurs, je suis venue pour faire connaître les souffrances des malheureux étudiants et susciter partout l’esprit de protestation... »

Mais il me tardait d’être dehors. Je fourrai mon nœud de rubans dans ma poche et, grâce à ma connaissance des êtres de la maison, je m’esquivai par une issue dérobée. Comme bien on pense, mon premier mouvement fut de courir chez Stépan Trophimovitch.
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