Ii édition de référence : Paris, Librairie Plon, 1886. Deuxième partie








titreIi édition de référence : Paris, Librairie Plon, 1886. Deuxième partie
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Une personnalité éclairée


Issu d’une obscure origine,

Au milieu du peuple il grandit ;

Sur lui le tyran et le barine

Firent peser leur joug maudit.

Mais, bravant toutes les menaces

D’un gouvernement détesté,

Cet homme fut parmi les masses

L’apôtre de la liberté.

Dès le début de sa carrière,

Pour se dérober au bourreau,

Il dut sur la terre étrangère

Aller planter son fier drapeau.

Et le peuple rempli de haines


Depuis Smolensk jusqu’à Tachkent,

Attendait pour briser ses chaînes

Le retour de l’étudiant.

La multitude impatiente

N’attendait de lui qu’un appel

Pour engager la lutte ardente,

Renverser le trône et l’autel,

Puis, en tout lieu, village ou ville,

Abolir la propriété,

Le mariage et la famille,

Ces fléaux de l’humanité !

– Sans doute on a pris cela chez l’officier, hein ? demanda Pierre Stépanovitch.

– Vous connaissez aussi cet officier ?

– Certainement. J’ai banqueté avec lui pendant deux jours. Il faut qu’il soit devenu fou.

– Il n’est peut-être pas fou.

– Comment ne le serait-il pas, puisqu’il s’est mis à mordre ?

– Mais, permettez, si vous avez vu ces vers à l’étranger et qu’ensuite on les trouve ici chez cet officier...

– Eh bien ? C’est ingénieux ! Il me semble, André Antonovitch, que vous me faites subir un interrogatoire ? Écoutez, commença soudain Pierre Stépanovitch avec une gravité extraordinaire. – Ce que j’ai vu à l’étranger, je l’ai fait connaître à quelqu’un lorsque je suis rentré en Russie, et mes explications ont été jugées satisfaisantes, autrement votre ville n’aurait pas en ce moment le bonheur de me posséder. Je considère que mon passé est liquidé et que je n’ai de compte à rendre à personne. Je l’ai liquidé non en me faisant dénonciateur, mais en agissant comme ma situation me forçait d’agir. Ceux qui ont écrit à Julie Mikhaïlovna connaissent la chose, et ils m’ont représenté à elle comme un honnête homme... Allons, au diable tout cela ! J’étais venu pour vous entretenir d’une affaire sérieuse, et vous avez bien fait de renvoyer votre ramoneur. L’affaire a de l’importance pour moi, André Antonovitch ; j’ai une prière instante à vous adresser.

– Une prière ? Hum, parlez, je vous écoute, et, je l’avoue, avec curiosité. Et j’ajoute qu’en général vous m’étonnez passablement, Pierre Stépanovitch.

Von Lembke était assez agité. Pierre Stépanovitch croisa ses jambes l’une sur l’autre.

– À Pétersbourg, commença-t-il, – j’ai été franc sur beaucoup de choses, mais sur d’autres, celle-ci, par exemple (il frappa avec son doigt sur la Personnalité éclairée), j’ai gardé le silence, d’abord parce que ce n’était pas la peine d’en parler, ensuite parce que je me suis borné à donner les éclaircissements qu’on m’a demandés. Je n’aime pas, en pareil cas, à aller moi-même au devant des questions ; c’est, à mes yeux, ce qui fait la différence entre le coquin et l’honnête homme obligé de céder aux circonstances... Eh bien, en un mot, laissons cela de côté. Mais maintenant... maintenant que ces imbéciles... puisque aussi bien cela est découvert, qu’ils sont dans vos mains et que, je le vois, rien ne saurait vous échapper, – car vous êtes un homme vigilant, – je... je... eh bien, oui, je... en un mot, je suis venu vous demander la grâce de l’un d’eux, un imbécile aussi, disons même un fou ; je vous la demande au nom de sa jeunesse, de ses malheurs, au nom de votre humanité... Ce n’est pas seulement dans vos romans que vous êtes humain, je suppose ! acheva-t-il avec une sorte d’impatience brutale.

Bref, le visiteur avait l’air d’un homme franc, mais maladroit, inhabile, trop exclusivement dominé par des sentiments généreux et par une délicatesse peut-être excessive ; surtout il paraissait borné : ainsi en jugea tout de suite Von Lembke. Depuis longtemps, du reste, c’était l’idée qu’il se faisait de Pierre Stépanovitch, et, durant ces derniers huit jours notamment, il s’était maintes fois demandé avec colère, dans la solitude de son cabinet, comment un garçon si peu intelligent avait pu si bien réussir auprès de Julie Mikhaïlovna.

– Pour qui donc intercédez-vous, et que signifient vos paroles ? questionna-t-il en prenant un ton majestueux pour cacher la curiosité qui le dévorait.

– C’est... c’est... diable... Ce n’est pas ma faute si j’ai confiance en vous ! Ai-je tort de vous considérer comme un homme plein de noblesse, et surtout sensé... je veux dire capable de comprendre... diable...

Le malheureux, évidemment, avait bien de la peine à accoucher.

– Enfin comprenez, poursuivit-il, – comprenez qu’en vous le nommant, je vous le livre ; c’est comme si je le dénonçais, n’est-ce pas ? N’est-il pas vrai ?

– Mais comment puis-je deviner, si vous ne vous décidez pas à parler plus clairement ?

– C’est vrai, vous avez toujours une logique écrasante, diable... eh bien, diable ... cette « personnalité éclairée », cet « étudiant », c’est Chatoff... vous savez tout !

– Chatoff ? Comment, Chatoff ?

– Chatoff, c’est l’« étudiant » dont, comme vous voyez, il est question dans cette poésie. Il demeure ici ; c’est un ancien serf ; tenez, c’est lui qui a donné un soufflet...

– Je sais, je sais ! fit le gouverneur en clignant les yeux, – mais, permettez, de quoi donc, à proprement parler, est-il accusé, et quel est l’objet de votre démarche ?

– Eh bien, je vous prie de le sauver, comprenez-vous ? Il y a huit ans que je le connais, et j’ai peut-être été son ami, répondit avec véhémence Pierre Stépanovitch. – Mais je n’ai pas à vous rendre compte de ma vie passée, poursuivit-il en agitant le bras, – tout cela est insignifiant, ils sont au nombre de trois et demi, et en y ajoutant ceux de l’étranger, on n’arriverait pas à la dizaine. L’essentiel, c’est que j’ai mis mon espoir dans votre humanité, dans votre intelligence. Vous comprendrez la chose et vous la présenterez sous son vrai jour, comme le sot rêve d’un insensé... d’un homme égaré par le malheur, notez, par de longs malheurs, et non comme une redoutable conspiration contre la sûreté de l’État !...

Il étouffait presque.

– Hum. Je vois qu’il est coupable des proclamations qui portent une hache en frontispice, observa presque majestueusement André Antonovitch ; – permettez pourtant, s’il est seul, comment a-t-il pu les répandre tant ici que dans les provinces et même dans le gouvernement de Kh... ? Enfin, ce qui est le point le plus important, où se les est-il procurées ?

– Mais je vous dis que, selon toute apparence, ils se réduisent à cinq, mettons dix, est-ce que je sais ?

– Vous ne le savez pas ?

– Comment voulez-vous que je le sache, le diable m’emporte ?

– Cependant vous savez que Chatoff est un des conjurés ?

– Eh ! fit Pierre Stépanovitch avec un geste de la main comme pour détourner le coup droit que lui portait Von Lembke ; – allons, écoutez, je vais vous dire toute la vérité : pour ce qui est des proclamations, je ne sais rien, c’est-à-dire absolument rien, le diable m’emporte, vous comprenez ce qui signifie le mot rien ?... Eh bien, sans doute, il y a ce sous-lieutenant et un ou deux autres... peut-être aussi Chatoff et encore un cinquième, voilà tout, c’est une misère... Mais c’est pour Chatoff que je suis venu vous implorer, il faut le sauver parce que cette poésie est de lui, c’est son œuvre personnelle, et il l’a fait imprimer à l’étranger ; voilà ce que je sais de science certaine. Quant aux proclamations, je ne sais absolument rien.

– Si les vers sont de lui, les proclamations en sont certainement aussi. Mais sur quelles données vous fondez-vous pour soupçonner M. Chatoff ?

Comme un homme à bout de patience, Pierre Stépanovitch tira vivement de sa poche un portefeuille et y prit une lettre.

– Voici mes données ! cria-t-il en la jetant sur la table.

Le gouverneur la déplia ; c’était un simple billet écrit six mois auparavant et adressé de Russie à l’étranger ; il ne contenait que les deux lignes suivantes :

« Je ne puis imprimer ici la Personnalité éclairée, pas plus qu’autre chose ; imprimez à l’étranger.

« Iv. Chatoff. »

Von Lembke regarda fixement Pierre Stépanovitch. Barbara Pétrovna avait dit vrai : les yeux du gouverneur ressemblaient un peu à ceux d’un mouton, dans certains moments surtout.

– C’est-à-dire qu’il a écrit ces vers ici il y a six mois, se hâta d’expliquer Pierre Stépanovitch, – mais qu’il n’a pu les y imprimer clandestinement, voilà pourquoi il demande qu’on les imprime à l’étranger... Est-ce clair ?

– Oui, c’est clair, mais à qui demande-t-il cela ? Voilà ce qui n’est pas encore clair, observa insidieusement Von Lembke.

– Mais à Kiriloff donc, enfin ; la lettre a été adressée à Kiriloff à l’étranger... Est-ce que vous ne le saviez pas ? Tenez, ce qui me vexe, c’est que peut-être vous faites l’ignorant vis-à-vis de moi, alors que vous êtes depuis longtemps instruit de tout ce qui concerne ces vers ! Comment donc se trouvent-ils sur votre table ? Vous avez bien su vous les procurer ! Pourquoi me mettez-vous à la question, s’il en est ainsi ?

Il essuya convulsivement avec son mouchoir la sueur qui ruisselait de son front.

– Je sais peut-être bien quelque chose... répondit vaguement André Antonovitch ; – mais qui donc est ce Kiriloff ?

– Eh bien ! mais c’est un ingénieur arrivé depuis peu ici, il a servi de témoin à Stavroguine, c’est un maniaque, un fou ; dans le cas de votre sous-lieutenant il n’y a peut-être, en effet, qu’un simple accès de fièvre chaude, mais celui-là, c’est un véritable aliéné, je vous le garantis. Eh ! André Antonovitch, si le gouvernement savait ce que sont ces gens, il ne sévirait pas contre eux. Ce sont tous autant d’imbéciles : j’ai eu l’occasion de les voir en Suisse et dans les congrès.

– C’est de là qu’ils dirigent le mouvement qui se produit ici ?

– Mais à qui donc appartient cette direction ? Ils sont là trois individus et demi. Rien qu’à les voir, l’ennui vous prend. Et qu’est-ce que ce mouvement d’ici ? Il se réduit à des proclamations, n’est-ce pas ? Quant à leurs adeptes, quels sont-ils ? Un sous-lieutenant atteint de delirium tremens et deux ou trois étudiants ! Vous êtes un homme intelligent, voici une question que je vous soumets : Pourquoi ne recrutent-ils pas des individualités plus marquantes ? Pourquoi sont-ce toujours des jeunes gens qui n’ont pas atteint leur vingt-deuxième année ? Et encore sont-ils nombreux ? Je suis sûr qu’on a lancé à leurs trousses un million de limiers, or combien en a-t-on découvert ? Sept. Je vous le dis, c’est ennuyeux.

Lembke écoutait attentivement, mais l’expression de son visage pouvait se traduire par ces mots : « On ne nourrit pas un rossignol avec des fables. »

– Permettez, pourtant : vous affirmez que le billet a été envoyé à l’étranger, mais il n’y a pas ici d’adresse, comment donc savez-vous que le destinataire était M. Kiriloff, que le billet a été adressé à l’étranger et... et... qu’il a été écrit en effet par M. Chatoff ?

– Vous n’avez qu’à comparer l’écriture de ce billet avec celle de M. Chatoff. Quelque signature de lui doit certainement se trouver parmi les papiers de votre chancellerie. Quant à ce fait que le billet était adressé à Kiriloff, je n’en puis douter, c’est lui-même qui me l’a montré.

– Alors vous-même...

– Eh ! oui, moi-même... On m’a montré bien des choses pendant mon séjour là-bas. Pour ce qui est de ces vers, ils sont censés avoir été adressés par feu Hertzen à Chatoff, lorsque celui-ci errait à l’étranger. Hertzen les aurait écrits soit en mémoire d’une rencontre avec lui, soit par manière d’éloge, de recommandations, que sais-je ? Chatoff lui-même répand ce bruit parmi les jeunes gens : Voilà, dit-il, ce que Hertzen pensait de moi.

La lumière se fit enfin dans l’esprit du gouverneur.

– Te-te-te, je me disais : Des proclamations, cela se comprend, mais des vers, pourquoi ?

– Eh ! qu’y a-t-il là d’étonnant pour vous ? Et le diable sait pourquoi je me suis mis à jaser ainsi ! Écoutez, accordez-moi la grâce de Chatoff, et que le diable emporte tous les autres, y compris même Kiriloff qui, maintenant, se tient caché dans la maison Philippoff où Chatoff habite aussi. Ils ne m’aiment pas, parce que je suis revenu... mais promettez-moi le salut de Chatoff, et je vous les servirai tous sur la même assiette. Je vous serai utile, André Antonovitch ! J’estime que ce misérable petit groupe se compose de neuf ou dix individus. Moi-même, je les recherche, c’est une enquête que j’ai entreprise de mon propre chef. Nous en connaissons déjà trois : Chatoff, Kiriloff et le sous-lieutenant. Pour les autres, je n’ai encore que des soupçons... du reste, je ne suis pas tout à fait myope. C’est comme dans le gouvernement de Kh... : les propagateurs d’écrits séditieux qu’on a arrêtés étaient deux étudiants, un collégien, deux gentilshommes de douze ans, un professeur de collège, et un ancien major, sexagénaire abruti par la boisson ; voilà tout, et croyez bien qu’il n’y en avait pas d’autres ; on s’est même étonné qu’ils fussent si peu nombreux... Mais il faut six jours. J’ai déjà tout calculé : six jours, pas un de moins. Si vous voulez arriver à un résultat, laissez-les tranquilles encore pendant six jours, et je vous les livrerai tous dans le même paquet ; mais si vous bougez avant l’expiration de ce délai, la nichée s’envolera. Seulement donnez-moi Chatoff. Je m’intéresse à Chatoff... Le mieux serait de le faire venir secrètement ici, dans votre cabinet, et d’avoir avec lui un entretien amical ; vous l’interrogeriez, vous lui déclareriez que vous savez tout... À coup sûr, lui-même se jettera à vos pieds en pleurant ! C’est un homme nerveux, accablé par le malheur ; sa femme s’amuse avec Stavroguine. Caressez-le, et il vous fera les aveux les plus complets, mais il faut six jours... Et surtout, surtout pas une syllabe à Julie Mikhaïlovna. Le secret. Pouvez-vous me promettre que vous vous tairez ?

– Comment ? fit Von Lembke en ouvrant de grands yeux, – mais est-ce que vous n’avez rien... révélé à Julie Mikhaïlovna ?

– À elle ? Dieu m’en préserve ! E-eh, André Antonovitch ! Voyez-vous, j’ai pour elle une grande estime, j’apprécie fort son amitié... tout ce que vous voudrez... mais je ne suis pas un niais. Je ne la contredis pas, car il est dangereux de la contredire, vous le savez vous-même. Je lui ai peut-être dit un petit mot, parce qu’elle aime cela ; mais quant à m’ouvrir à elle comme je m’ouvre maintenant à vous, quant à lui confier les noms et les circonstances, pas de danger, batuchka ! Pourquoi en ce moment m’adressé-je à vous ? Parce que, après tout, vous êtes un homme, un homme sérieux et possédant une longue expérience du service. Vous avez appris à Pétersbourg comment il faut procéder dans de pareilles affaires. Mais si, par exemple, je révélais ces ceux noms à Julie Mikhaïlovna, elle se mettrait tout de suite à battre la grosse caisse... Elle veut esbroufer la capitale. Non, elle est trop ardente, voilà !

– Oui, il y a en elle un peu de cette fougue... murmura non sans satisfaction André Antonovitch, mais en même temps il trouvait de fort mauvais goût la liberté avec laquelle ce malappris s’exprimait sur le compte de Julie Mikhaïlovna. Cependant Pierre Stépanovitch jugea sans doute qu’il n’en avait pas encore dit assez, et qu’il devait insister davantage sur ce point pour achever la conquête de Lembke.

– Oui, comme vous le dites, elle a trop de fougue, reprit-il ; – qu’elle soit une femme de génie, une femme littéraire, c’est possible, mais elle effraye les moineaux. Elle ne pourrait attendre, je ne dis pas six jours, mais six heures. E eh ! André Antonovitch, gardez-vous d’imposer à une femme un délai de six jours ! Voyons, vous me reconnaissez quelque expérience, du moins dans ces affaires-là ; je sais certaines choses, et vous-même n’ignorez pas que je puis les savoir. Si je vous demande six jours, ce n’est point par caprice, mais parce que la circonstance l’exige.

– J’ai ouï dire... commença avec hésitation le gouverneur, – j’ai ouï dire qu’à votre retour de l’étranger vous aviez témoigné à qui de droit... comme un regret de vos agissements passés ?

– Eh bien ?

– Naturellement, je n’ai pas la prétention de m’immiscer... mais il m’a toujours semblé qu’ici vous parliez dans un tout autre style, par exemple, sur la religion chrétienne, sur les institutions sociales, et, enfin, sur le gouvernement...

– Eh ! j’ai dit bien des choses ! Je suis toujours dans les mêmes idées, seulement je désapprouve la manière dont ces imbéciles les appliquent, voilà tout. Cela a-t-il le sens commun de mordre les gens à l’épaule ? Réserve faite de la question d’opportunité, vous avez reconnu vous-même que j’étais dans le vrai.

– Ce n’est pas sur ce point proprement dit que je suis tombé d’accord avec vous.

– Vous pesez chacune de vos paroles, hé, hé ! Homme circonspect ! observa gaiement Pierre Stépanovitch. – Écoutez, mon père, il fallait que j’apprisse à vous connaître, eh bien, voilà pourquoi je vous ai parlé dans mon style. Ce n’est pas seulement avec vous, mais avec bien d’autres que j’en use ainsi. J’avais peut-être besoin de connaître votre caractère.

– Pourquoi ?

– Est-ce que je sais pourquoi ? répondit avec un nouveau rire le visiteur. – Voyez-vous, cher et très estimé André Antonovitch, vous êtes rusé, mais pas encore assez pour deviner cela, comprenez-vous ? Peut-être que vous comprenez ? Quoique, à mon retour de l’étranger, j’aie donné des explications à qui de droit (et vraiment je ne sais pourquoi un homme dévoué à certaines idées ne pourrait pas agir dans l’intérêt de ses convictions...), cependant personne ne m’a encore chargé d’étudier votre caractère, et je n’ai encore reçu de là aucune mission semblable. Examinez vous-même : au lieu de réserver pour vous la primeur de mes révélations, n’aurais-je pas pu les adresser directement , c’est-à-dire aux gens à qui j’ai fait mes premières déclarations ? Certes, si j’avais en vue un profit pécuniaire ou autre, ce serait de ma part un bien sot calcul que d’agir comme je le fais, car, maintenant, c’est à vous et non à moi qu’on saura gré en haut lieu de la découverte du complot. Je ne me préoccupe ici que de Chatoff, ajouta noblement Pierre Stépanovitch, – mon seul motif est l’intérêt que m’inspire un ancien ami... Mais n’importe, quand vous prendrez la plume pour écrire , eh bien, louez-moi, si vous voulez... je ne vous contredirai pas, hé, hé ! Adieu pourtant, je me suis éternisé chez vous, et je n’aurais pas dû tant bavarder, s’excusa-t-il non sans grâce.

En achevant ces mots, il se leva.

– Au contraire, je suis enchanté que l’affaire soit, pour ainsi dire, précisée, répondit d’un air non moins aimable Von Lembke qui s’était levé aussi ; les dernières paroles de son interlocuteur l’avaient visiblement rasséréné. – J’accepte vos services avec reconnaissance, et soyez sûr que de mon côté je ne négligerai rien pour appeler sur votre zèle l’attention du gouvernement...

– Six jours, l’essentiel, c’est ce délai de six jours ; durant ce laps de temps ne bougez pas, voilà ce qu’il me faut.

– Bien.

– Naturellement, je ne vous lie pas les mains, je ne me le permettrais pas. Vous ne pouvez vous dispenser de faire des recherches ; seulement n’effrayez pas la nichée avant le moment voulu, je compte pour cela sur votre intelligence et votre habileté pratique. Mais vous devez avoir un joli stock de mouchards et de limiers de toutes sortes, hé, hé ! remarqua d’un ton badin Pierre Stépanovitch.

– Pas tant que cela, dit agréablement le gouverneur. – C’est un préjugé chez les jeunes gens de croire que nous en avons une si grande quantité... Mais, à propos, permettez-moi une petite question : si ce Kiriloff a été le témoin de Stavroguine, alors M. Stavroguine se trouve aussi dans le même cas...

– Pourquoi Stavroguine ?

– Puisqu’ils sont si amis ?

– Eh ! non, non, non ! Ici vous faites fausse route, tout malin que vous êtes. Et même vous m’étonnez. Je pensais que sur celui-là vous n’étiez pas sans renseignements... Hum, Stavroguine, c’est tout le contraire, je dis : tout le contraire... Avis au lecteur.

– Vraiment ! Est-ce possible ? fit Von Lembke d’un ton d’incrédulité. – Julie Mikhaïlovna m’a dit avoir reçu de Pétersbourg des informations donnant à croire qu’il a été envoyé ici, pour ainsi dire, avec certaines instructions...

– Je ne sais rien, rien, absolument rien. Adieu. Avis au lecteur !

Sur ce, le jeune homme s’élança vers la porte.

– Permettez, Pierre Stépanovitch, permettez, cria le gouverneur, – deux mots encore au sujet d’une niaiserie, ensuite je ne vous retiens plus.

Il ouvrit un des tiroirs de son bureau et y prit un pli.

– Voici un petit document qui se rapporte à la même affaire ; je vous prouve par cela même que j’ai en vous la plus grande confiance. Tenez, vous me direz votre opinion.

Ce pli était à l’adresse de Von Lembke qui l’avait reçu la veille, et il contenait une lettre anonyme fort étrange. Pierre Stépanovitch lut avec une extrême colère ce qui suit :

« Excellence !

« Car votre tchin vous donne droit à ce titre. Par la présente je vous informe d’un attentat tramé contre la vie des hauts fonctionnaires et de la patrie, car cela y mène directement. Moi-même j’en ai distribué pendant une multitude d’années. C’est aussi de l’impiété. Un soulèvement se prépare, et il y a plusieurs milliers de proclamations, chacune d’elles mettra en mouvement cent hommes tirant la langue, si l’autorité ne prend des mesures, car on promet une foule de récompenses, et la populace est bête, sans compter l’eau-de-vie. Si vous voulez une dénonciation pour le salut de la patrie ainsi que des églises et des icônes, seul je puis la faire. Mais à condition que seul entre tous je recevrai immédiatement de la troisième section mon pardon par le télégraphe ; quant aux autres, qu’ils soient livrés à la justice. Pour signal, mettez chaque soir, à sept heures, une bougie à la fenêtre de la loge du suisse. En l’apercevant, j’aurai confiance et je viendrai baiser la main miséricordieuse envoyée de la capitale, mais à condition que j’obtiendrai une pension, car autrement avec quoi vivrai-je ? Vous n’aurez pas à vous en repentir, vu que le gouvernement vous donnera une plaque. Motus, sinon ils me tordront le cou.

« L’homme lige de Votre Excellence, qui baise la trace de vos pas, le libre penseur repentant,

« Incognito. »

Von Lembke expliqua que la lettre avait été déposée la veille dans la loge en l’absence du suisse.

– Eh bien, qu’est-ce que vous en pensez ? demanda presque brutalement Pierre Stépanovitch.

– J’incline à la considérer comme l’œuvre d’un mauvais plaisant, d’un farceur anonyme.

– C’est la conjecture la plus vraisemblable. On ne vous monte pas le coup.

– Ce qui me fait croire cela, c’est surtout la bêtise de cette lettre.

– Vous en avez déjà reçu de semblables depuis que vous êtes ici ?

– J’en ai reçu deux, également sans signature.

– Naturellement, les auteurs de ces facéties ne tiennent pas à se faire connaître. D’écritures et de styles différents ?

– Oui.

– Et bouffonnes comme celles-ci ?

– Oui, bouffonnes, et, vous savez... dégoûtantes.

– Eh bien, puisque ce n’est pas la première fois qu’on vous adresse pareilles pasquinades, cette lettre doit sûrement provenir d’une officine analogue.

– D’autant plus qu’elle est idiote. Ces gens-là sont instruits, et, à coup sûr, ils n’écrivent pas aussi bêtement.

– Sans doute, sans doute.

– Mais si cette lettre émanait en effet de quelqu’un qui offrit réellement ses services comme dénonciateur ?

– C’est invraisemblable, répliqua sèchement Pierre Stépanovitch. – Ce pardon que la troisième section doit envoyer par le télégraphe, cette demande d’une pension, qu’est-ce que cela signifie ? La mystification est évidente.

– Oui, oui, reconnut Von Lembke honteux de la supposition qu’il venait d’émettre.

– Savez-vous ce qu’il faut faire ? Laissez-moi cette lettre. Je vous en découvrirai certainement l’auteur. Je le trouverai plus vite qu’aucun de vos agents.

– Prenez-la, consentit André Antonovitch, non sans quelque hésitation, il est vrai.

– Vous l’avez montrée à quelqu’un ?

– À personne ; comment donc ?

– Pas même à Julie Mikhaïlovna ?

– Ah ! Dieu m’en préserve ! Et, pour l’amour de Dieu, ne la lui montrez pas non plus ! s’écria Von Lembke effrayé. – Elle serait si agitée... et elle se fâcherait terriblement contre moi.

– Oui, vous seriez le premier à avoir sur les doigts, elle dirait que si l’on vous écrit ainsi, c’est parce que vous l’avez mérité. Nous connaissons la logique des femmes. Allons, adieu. D’ici à trois jours peut-être j’aurai découvert votre correspondant anonyme. Surtout n’oubliez pas de quoi nous sommes convenus !
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