Ii édition de référence : Paris, Librairie Plon, 1886. Deuxième partie








titreIi édition de référence : Paris, Librairie Plon, 1886. Deuxième partie
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IV


Pierre Stépanovitch n’était peut-être pas bête, mais Fedka l’avait bien jugé en disant qu’il « se représentait l’homme à sa façon, et qu’ensuite il ne démordait plus de son idée ». Le jeune homme quitta le gouverneur, persuadé qu’il l’avait pleinement mis en repos au moins pour six jours, délai dont il avait absolument besoin. Or il se trompait, et cela parce que dès l’abord il avait décidé une fois pour toutes qu’André Antonovitch était un fieffé nigaud.

Comme tous les martyrs du soupçon, André Antonovitch croyait toujours volontiers dans le premier moment ce qui semblait de nature à fixer ses incertitudes. La nouvelle tournure des choses commença par s’offrir à lui sous un aspect assez agréable, malgré certaines complications qui ne laissaient pas de le préoccuper. Du moins ses anciens doutes s’évanouirent. D’ailleurs, depuis quelques jours il était si las, il sentait un tel accablement qu’en dépit d’elle-même, son âme avait soif de repos. Mais, hélas ! il n’était pas encore tranquille. Un long séjour à Pétersbourg avait laissé dans son esprit des traces ineffaçables. L’histoire officielle et même secrète de la « jeune génération » lui était assez connue, – c’était un homme curieux, et il collectionnait les proclamations, – mais jamais il n’en avait compris le premier mot. À présent il était comme dans un bois : tous ses instincts lui faisaient pressentir dans les paroles de Pierre Stépanovitch quelque chose d’absurde, quelque chose qui était en dehors de toutes les formes et de toutes les conventions, – « pourtant le diable sait ce qui peut arriver dans cette « nouvelle génération », et comment s’y font les affaires », se disait-il fort perplexe.

Sur ces entrefaites, Blum qui avait guetté le départ de Pierre Stépanovitch rentra dans le cabinet de son patron. Ce Blum appartenait à la catégorie, fort restreinte en Russie, des Allemands qui n’ont pas de chance. Parent éloigné et ami d’enfance de Von Lembke, il lui avait voué un attachement sans bornes. Du reste, André Antonovitch était le seul homme au monde qui aimât Blum ; il l’avait toujours protégé, et, quoique d’ordinaire très soumis aux volontés de son épouse, il s’était toujours refusé à lui sacrifier cet employé qu’elle détestait. Dans les premiers temps de son mariage Julie Mikhaïlovna avait eu beau jeter feu et flamme, recourir même à l’évanouissement, Von Lembke était resté inébranlable.

Physiquement, Blum était un homme roux, grand, voûté, à la physionomie maussade et triste. Il joignait à une extrême humilité un entêtement de taureau. Chez nous il vivait fort retiré, ne faisait point de visites et ne s’était lié qu’avec un pharmacien allemand. Depuis longtemps Von Lembke l’avait mis dans la confidence de ses peccadilles littéraires. Durant des six heures consécutives le pauvre employé était condamné à entendre la lecture du roman de son supérieur, il suait à grosses gouttes, luttait de son mieux contre le sommeil et s’efforçait de sourire ; puis, de retour chez lui, il déplorait avec sa grande perche de femme la malheureuse faiblesse de leur bienfaiteur pour la littérature russe.

Lorsque Blum entra, André Antonovitch le regarda d’un air de souffrance.

– Je te prie, Blum, de me laisser en repos, se hâta-t-il de lui dire, voulant évidemment l’empêcher de reprendre la conversation que l’arrivée de Pierre Stépanovitch avait interrompue.

– Et pourtant cela pourrait se faire de la façon la plus discrète, sans attirer aucunement l’attention ; vous avez de pleins pouvoirs, insista avec une fermeté respectueuse l’employé qui, l’échine courbée, s’avançait à petits pas vers le gouverneur.

– Blum, tu m’es tellement dévoué que ton zèle m’épouvante.

– Vous dites toujours des choses spirituelles, et, satisfait de vos paroles, vous vous endormez tranquillement, mais par cela même vous vous nuisez.

– Blum, je viens de me convaincre que ce n’est pas du tout cela, pas du tout.

– N’est-ce pas d’après les paroles de ce jeune homme fourbe et dépravé que vous-même soupçonnez ? Il vous a amadoué en faisant l’éloge de votre talent littéraire.

– Blum, tu dérailles ; ton projet est une absurdité, te dis-je. Nous ne trouverons rien, nous provoquerons un vacarme terrible, ensuite on se moquera de nous, et puis Julie Mikhaïlovna...

L’employé, la main droite appuyée sur son cœur, s’approcha d’un pas ferme de Von Lembke.

– Nous trouverons incontestablement tout ce que nous cherchons, répondit-il ; – la descente se fera à l’improviste, de grand matin ; nous aurons tous les ménagements voulus pour la personne, et nous respecterons strictement les formes légales. Des jeunes gens qui sont allés là plus d’une fois, Liamchine et Téliatnikoff, assurent que nous y trouverons tout ce que nous désirons. Personne ne s’intéresse à M. Verkhovensky. La générale Stavroguine lui a ouvertement retiré sa protection, et tous les honnêtes gens, si tant est qu’il en existe dans cette ville de brutes, sont convaincus que là s’est toujours cachée la source de l’incrédulité et du socialisme. Il a chez lui tous les livres défendus, les Pensées de Ryléieff1, les œuvres complètes de Hertzen... À tout hasard j’ai un catalogue approximatif...

– Ô mon Dieu, ces livres sont dans toutes les bibliothèques ; que tu es simple, mon pauvre Blum !

– Et beaucoup de proclamations, continua l’employé sans écouter son supérieur. – Nous finirons par découvrir infailliblement l’origine des écrits séditieux qui circulent maintenant ici. Le jeune Verkhovensky me paraît très sujet à caution.

– Mais tu confonds le père avec le fils. Ils ne s’entendent pas ; le fils se moque du père au vu et au su de tout le monde.

– Ce n’est qu’une frime.

– Blum, tu as juré de me tourmenter ! songes-y, c’est un personnage en vue ici. Il a été professeur, il est connu, il criera, les plaisanteries pleuvront sur nous, et nous manquerons tout... pense un peu aussi à l’effet que cela produira sur Julie Mikhaïlovna !

Blum ne voulut rien entendre.

– Il n’a été que docent, rien que docent, et il a quitté le service sans autre titre que celui d’assesseur de collège, répliqua-t-il en se frappant la poitrine, – il ne possède aucune distinction honorifique, on l’a relevé de ses fonctions parce qu’on le soupçonnait de nourrir des desseins hostiles au gouvernement. Il a été sous la surveillance de la police, et il est plus que probable qu’il y est encore. En présence des désordres qui se produisent aujourd’hui, vous avez incontestablement le devoir d’agir. Au contraire, vous manqueriez aux obligations de votre charge si vous vous montriez indulgent pour le vrai coupable.

– Julie Mikhaïlovna ! Décampe, Blum ! cria tout à coup Von Lembke qui avait entendu la voix de sa femme dans la pièce voisine.

Blum frissonna, mais il tint bon.

– Autorisez-moi donc, autorisez-moi, insista-t-il en pressant ses deux mains contre sa poitrine.

– Décampe ! répéta en grinçant des dents André Antonovitch, – fais ce que tu veux... plus tard... Ô mon Dieu !

La portière se souleva, et Julie Mikhaïlovna parut. Elle s’arrêta majestueusement à la vue de Blum qu’elle toisa d’un regard dédaigneux et offensé, comme si la seule présence de cet homme en pareil lieu eût été une insulte pour elle. Sans rien dire, l’employé s’inclina profondément devant la gouvernante ; puis, le corps plié en deux, il se dirigea vers la porte en marchant sur la pointe des pieds et en écartant un peu les bras.

Blum interpréta-t-il comme une autorisation formelle la dernière parole échappée à l’impatience de Von Lembke, ou bien ce trop zélé serviteur crut-il pouvoir prendre sous sa propre responsabilité une mesure qui lui paraissait impérieusement recommandée par l’intérêt de son patron ? quoi qu’il en soit, comme nous le verrons plus loin, de cet entretien du gouverneur avec son subordonné résulta une chose fort inattendue qui fit scandale, suscita maintes railleries et exaspéra Julie Mikhaïlovna, bref, une chose qui eut pour effet de dérouter définitivement André Antonovitch, en le jetant, au moment le plus critique, dans la plus lamentable irrésolution.
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