Ii édition de référence : Paris, Librairie Plon, 1886. Deuxième partie








titreIi édition de référence : Paris, Librairie Plon, 1886. Deuxième partie
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VI


Pierre Stépanovitch passa d’abord chez Kiriloff. Celui-ci, seul comme de coutume, faisait cette fois de la gymnastique au milieu de la chambre, c’est-à-dire qu’il écartait les jambes et tournait les bras au-dessus de lui d’une façon particulière. La balle était par terre. Le déjeuner n’avait pas encore été desservi, et il restait du thé froid sur la table. Avant d’entrer, Pierre Stépanovitch s’arrêta un instant sur le seuil.

– Tout de même vous vous occupez beaucoup de votre santé, dit-il d’une voix sonore et gaie en pénétrant dans la chambre ; – quelle belle balle ! oh ! comme elle rebondit ! c’est aussi pour faire de la gymnastique ?

Kiriloff mit sa redingote.

– Oui, c’est pour ma santé, murmura-t-il d’un ton sec ; – asseyez-vous.

– Je ne resterai qu’une minute. Du reste, je vais m’asseoir, reprit Pierre Stépanovitch ; puis, sans transition, il passa à l’objet de sa visite : – C’est bien de soigner sa santé, mais je suis venu vous rappeler notre convention. L’échéance approche « en un certain sens ».

– Quelle convention ?

– Comment, quelle convention ? fit le visiteur inquiet.

– Ce n’est ni une convention, ni un engagement, je ne me suis pas lié, vous vous trompez.

– Écoutez, que comptez-vous donc faire ? demanda en se levant brusquement Pierre Stépanovitch.

– Ma volonté.

– Laquelle ?

– L’ancienne.

– Comment dois-je comprendre vos paroles ? C’est-à-dire que vous êtes toujours dans les mêmes idées ?

– Oui. Seulement il n’y a pas de convention et il n’y en a jamais eu, je ne me suis lié par rien. Maintenant, comme autrefois, je n’entends faire que ma volonté.

Kiriloff donna cette explication d’un ton roide et méprisant.

Pierre Stépanovitch se rassit satisfait.

– Soit, soit, dit-il, – faites votre volonté, du moment que cette volonté n’a pas varié. Vous vous fâchez pour un mot. Vous êtes devenu fort irascible depuis quelque temps. C’est pour cela que j’évitais de venir vous voir. Du reste, j’étais bien sûr que vous ne trahiriez pas.

– Je suis loin de vous aimer, mais vous pouvez être parfaitement tranquille, quoique pourtant je trouve les mots de trahison et de non-trahison tout à fait déplacés dans la circonstance.

– Cependant, répliqua Pierre Stépanovitch de nouveau pris d’inquiétude, – il faudrait préciser pour éviter toute erreur. C’est une affaire où l’exactitude est nécessaire, et votre langage m’abasourdit positivement. Voulez-vous me permettre de parler ?

– Parlez ! répondit l’ingénieur en regardant dans le coin.

– Depuis longtemps déjà vous avez résolu de vous ôter la vie... c’est-à-dire que vous aviez cette idée. Est-ce vrai ? N’y a-t-il pas d’erreur dans ce que je dis ?

– J’ai toujours la même idée.

– Très bien. Remarquez, en outre, que personne ne vous y a forcé.

– Il ne manquerait plus que cela ! quelle bêtise vous dites !

– Soit, soit ! Je me suis fort bêtement exprimé. Sans doute il aurait été très bête de vous forcer à cela. Je continue : Vous avez fait partie de la société dès sa fondation, et vous vous êtes ouvert de votre projet à un membre de la société.

– Je ne me suis pas ouvert, j’ai dit cela tout bonnement. Très bien.

– Non, ce n’est pas très bien, car je n’aime pas à vous voir éplucher ainsi mes actions. Je n’ai pas de compte à vous rendre, et vous ne pouvez comprendre mes desseins. Je veux m’ôter la vie parce que c’est mon idée, parce que je n’admets pas la peur de la mort, parce que... vous n’avez pas besoin de savoir pourquoi... Qu’est-ce qu’il vous faut ? Vous voulez boire du thé ? Il est froid. Laissez, je vais vous donner un autre verre.

Pierre Stépanovitch avait, en effet, saisi la théière et cherchait dans quoi il pourrait se verser à boire. Kiriloff alla à l’armoire et en rapporta un verre propre.

– J’ai déjeuné tout à l’heure chez Karmazinoff, et ses discours m’ont fait suer, observa le visiteur ; – ensuite j’ai couru ici, ce qui m’a de nouveau mis en sueur, je meurs de soif.

– Buvez. Le thé froid n’est pas mauvais.

Kiriloff reprit sa place et se remit à regarder dans le coin.

– La société a pensé, poursuivit-il du même ton, – que mon suicide pourrait être utile, et que, quand vous auriez fait ici quelques sottises dont on rechercherait les auteurs, si tout à coup je me brûlais la cervelle en laissant une lettre où je me déclarerais coupable de tout, cela vous mettrait à l’abri du soupçon pendant toute une année.

– Du moins pendant quelques jours ; en pareil cas c’est déjà beaucoup que d’avoir vingt-quatre heures devant soi.

– Bien. On m’a donc demandé si je ne pouvais pas attendre. J’ai répondu que j’attendrais aussi longtemps qu’il plairait à la société, vu que cela m’était égal.

– Oui, mais rappelez-vous que vous avez pris l’engagement de rédiger de concert avec moi la lettre dont il s’agit, et de vous mettre, dès votre arrivée en Russie, à ma... en un mot, à ma disposition, bien entendu pour cette affaire seulement, car, pour tout le reste, il va de soi que vous êtes libre, ajouta presque aimablement Pierre Stépanovitch.

– Je ne me suis pas engagé, j’ai consenti parce que cela m’était égal.

– Très bien, très bien, je n’ai nullement l’intention de froisser votre amour-propre, mais...

– Il n’est pas question ici d’amour-propre.

– Mais souvenez-vous qu’on vous a donné cent vingt thalers pour votre voyage, par conséquent vous avez reçu de l’argent.

– Pas du tout, répliqua en rougissant Kiriloff, – l’argent ne m’a pas été donné à cette condition. On n’en reçoit pas pour cela.

– Quelquefois.

– Vous mentez. J’ai écrit de Pétersbourg une lettre très explicite à cet égard, et à Pétersbourg même je vous ai remboursé les cent vingt thalers, je vous les ai remis en mains propres... et ils ont reçu cet argent, si toutefois vous ne l’avez pas gardé dans votre poche.

– Bien, bien, je ne conteste rien, je leur ai envoyé l’argent. L’essentiel, c’est que vous soyez toujours dans les mêmes dispositions qu’auparavant.

– Mes dispositions n’ont pas changé. Quand vous viendrez me dire : « Il est temps », je m’exécuterai. Ce sera bientôt ?

– Le jour n’est plus fort éloigné... Mais rappelez-vous que nous devons faire la lettre ensemble la veille au soir.

– Quand ce serait le jour même ? Il faudra que je me déclare l’auteur des proclamations ?

– Et de quelques autres choses encore.

– Je ne prendrai pas tout sur moi.

– Pourquoi donc ? demanda Pierre Stépanovitch alarmé de ce refus.

– Parce que je ne veux pas ; assez. Je ne veux plus parler de cela.

Ces mots causèrent une vive irritation à Pierre Stépanovitch, mais il se contint et changea la conversation.

– Ma visite a encore un autre objet, reprit-il, – vous viendrez ce soir chez les nôtres ? C’est aujourd’hui la fête de Virguinsky, ils se réuniront sous ce prétexte.

– Je ne veux pas.

– Je vous en prie, venez. Il le faut. Nous devons imposer et par le nombre et par l’aspect... Vous avez une tête... disons le mot, une tête fatale.

– Vous trouvez ? dit en riant Kiriloff, – c’est bien, j’irai ; mais je ne poserai pas pour la tête. Quand ?

– Oh ! de bonne heure, à six heures et demie. Vous savez, vous pouvez entrer, vous asseoir et ne parler à personne, quelque nombreuse que soit l’assistance. Seulement n’oubliez pas de prendre avec vous un crayon et un morceau de papier.

– Pourquoi ?

– Cela vous est égal, et je vous le demande instamment. Vous n’aurez qu’à rester là sans parler à personne, vous écouterez et, de temps à autre, vous ferez semblant de prendre des notes ; libre à vous, d’ailleurs, de crayonner des croquis sur votre papier.

– Quelle bêtise ! À quoi bon ?

– Mais puisque cela vous est égal ? Vous ne cessez de dire que tout vous est indifférent.

– Non, je veux savoir pourquoi.

– Eh bien, voici : le membre de la société qui remplit la fonction de réviseur s’est arrêté à Moscou, et j’ai fait espérer sa visite à quelques-uns des nôtres ; ils penseront que vous êtes ce réviseur ; or, comme vous vous trouvez ici déjà depuis trois semaines, l’effet sera encore plus grand.

– C’est de la farce. Vous n’avez aucun réviseur à Moscou.

– Allons, soit, nous n’en avons pas, mais qu’est-ce que cela vous fait, et comment ce détail peut-il vous arrêter ? Vous-même êtes membre de la société.

– Dites-leur que je suis le réviseur ; je m’assiérai et je me tiendrai coi, mais je ne veux ni papier ni crayon.

– Mais pourquoi ?

– Je ne veux pas.

Pierre Stépanovitch blêmit de colère ; néanmoins cette fois encore il se rendit maître de lui, se leva et prit son chapeau.

– L’homme est chez vous ? demanda-t-il soudain à demi-voix.

– Oui.

– C’est bien. Je ne tarderai pas à vous débarrasser de lui, soyez tranquille.

– Il ne me gêne pas. Je ne l’ai que la nuit. La vieille est à l’hôpital, sa belle-fille est morte ; depuis deux jours je suis seul. Je lui ai montré l’endroit de la cloison où il y a une planche facile à déplacer ; il s’introduit par là, personne ne le voit.

– Je le retirerai bientôt de chez vous.

– Il dit qu’il ne manque pas d’endroits où il peut aller coucher.

– Il ment, on le cherche, et ici, pour le moment, il est en sûreté. Est-ce que vous causez avec lui ?

– Oui, tout le temps. Il dit beaucoup de mal de vous. La nuit dernière, je lui ai lu l’Apocalypse et lui ai fait boire du thé. Il a écouté attentivement, fort attentivement même, toute la nuit.

– Ah ! diable, mais vous allez le convertir à la religion chrétienne !

– Il est déjà chrétien. Ne vous inquiétez pas, il tuera. Qui voulez-vous faire assassiner ?

– Non, ce n’est pas pour cela que j’ai besoin de lui... Chatoff sait-il que vous donnez l’hospitalité à Fedka ?

– Je ne vois pas Chatoff, et nous n’avons pas de rapports ensemble.

– Vous êtes fâchés l’un contre l’autre ?

– Non, nous ne sommes pas fâchés, mais nous ne nous parlons pas. Nous avons couché trop longtemps côte à côte en Amérique.

– Je passerai chez lui tout à l’heure.

– Comme vous voudrez.

– Vers les dix heures, en sortant de chez Virguinsky, je viendrai peut-être chez vous avec Stavroguine.

– Venez.

– Il faut que j’aie un entretien sérieux avec lui... Vous savez, donnez-moi donc votre balle ; quel besoin en avez-vous maintenant ? Je fais aussi de la gymnastique. Si vous voulez, je vous l’achèterai.

– Prenez-la, je vous la donne.

Pierre Stépanovitch mit la balle dans sa poche.

– Mais je ne vous fournirai rien contre Stavroguine, murmura Kiriloff en reconduisant le visiteur, qui le regarda avec étonnement et ne répondit pas.

Les dernières paroles de l’ingénieur agitèrent extrêmement Pierre Stépanovitch ; il y réfléchissait encore en montant l’escalier de Chatoff, quand il songea qu’il devait donner à son visage mécontent une expression plus avenante. Chatoff se trouvait chez lui ; un peu souffrant, il était couché, tout habillé, sur son lit.

– Quel guignon ! s’écria en entrant dans la chambre Pierre Stépanovitch ; – vous êtes sérieusement malade ?

Ses traits avaient tout à coup perdu leur amabilité d’emprunt, un éclair sinistre brillait dans ses yeux.

Chatoff sauta brusquement à bas de son lit.

– Pas du tout, répondit-il d’un air effrayé, – je ne suis pas malade, j’ai seulement un peu mal à la tête...

L’apparition inattendue d’un tel visiteur l’avait positivement effrayé.

– Je viens justement pour une affaire qui n’admet pas la maladie, commença d’un ton presque impérieux Pierre Stépanovitch ; – permettez-moi de m’asseoir (il s’assit), et vous, reprenez place sur votre lit, c’est bien. Aujourd’hui une réunion des nôtres aura lieu chez Virguinsky sous prétexte de fêter l’anniversaire de sa naissance ; les mesures sont prises pour qu’il n’y ait pas d’intrus. Je viendrai avec Nicolas Stavroguine. Sans doute, connaissant vos opinions actuelles, je ne vous inviterais pas à assister à cette soirée... non que nous craignions d’être dénoncés par vous, mais pour vous épargner un ennui. Cependant votre présence est indispensable. Vous rencontrerez là ceux avec qui nous déciderons définitivement de quelle façon doit s’opérer votre sortie de la société, et entre quelles mains vous aurez à remettre ce qui se trouve chez vous. Nous ferons cela sans bruit, je vous emmènerai à l’écart, dans quelque coin ; l’assistance sera nombreuse, et il n’est pas nécessaire d’initier tout le monde à ces détails. J’avoue que j’ai eu beaucoup de peine à triompher de leur résistance ; mais maintenant, paraît-il, ils consentent, à condition, bien entendu, que vous vous dessaisirez de l’imprimerie et de tous les papiers. Alors vous serez parfaitement libre de vos agissements.

Tandis que Pierre Stépanovitch parlait, Chatoff l’écoutait les sourcils froncés. Sa frayeur de tantôt avait disparu pour faire place à la colère.

– Je ne me crois aucunement tenu de rendre des comptes le diable sait à qui, déclara-t-il tout net ; – je n’ai besoin de l’agrément de personne pour reprendre ma liberté.

– Ce n’est pas tout à fait exact. On vous a confié beaucoup de secrets. Vous n’aviez pas le droit de rompre de but en blanc. Et, enfin, vous n’avez jamais manifesté nettement l’intention de vous retirer, de sorte que vous les avez mis dans une fausse position.

– Dès mon arrivée ici j’ai fait connaître mes intentions par une lettre fort claire.

– Non, pas fort claire, contesta froidement Pierre Stépanovitch ; – par exemple, je vous ai envoyé, pour les imprimer ici, la Personnalité éclairée, ainsi que deux proclamations. Vous m’avez retourné le tout avec une lettre équivoque, ne précisant rien.

– J’ai carrément refusé d’imprimer.

– Vous avez refusé, mais pas carrément. Vous avez répondu : « Je ne puis pas », sans expliquer pour quel motif. Or « je ne sais pas » n’a jamais voulu dire « je ne veux pas ». On pouvait supposer que vous étiez simplement empêché par des obstacles matériels, et c’est ainsi que votre lettre a été comprise. Ils ont cru que vous n’aviez pas rompu vos liens avec la société, dès lors ils ont pu vous continuer leur confiance et par suite se compromettre. Ici l’on croit que vous vous êtes servi avec intention de termes vagues : vous vouliez, dit-on, tromper vos coassociés, pour les dénoncer quand vous auriez reçu d’eux quelque communication importante. Je vous ai défendu de toutes mes forces, et j’ai montré comme pièce à l’appui de votre innocence les deux lignes de réponse que vous m’avez adressées. Mais j’ai dû moi-même reconnaître, après les avoir relues, que ces deux lignes ne sont pas claires et peuvent induire en erreur.

– Vous aviez conservé si soigneusement cette lettre par devers vous ?

– Qu’est-ce que cela fait que je l’aie conservée ? elle est encore chez moi.

– Peu m’importe ! cria Chatoff avec irritation. – Libre à vos imbéciles de croire que je les ai dénoncés, je m’en moque ! Je voudrais bien voir ce que vous pouvez me faire !

– On vous noterait, et, au premier succès de la révolution, vous seriez pendu.

– Quand vous aurez conquis le pouvoir suprême et que vous serez les maîtres de la Russie ?

– Ne riez pas. Je le répète, j’ai pris votre défense. Quoi qu’il en soit, je vous conseille de venir aujourd’hui à la réunion. À quoi bon de vaines paroles dictées par un faux orgueil ? Ne vaut-il pas mieux se séparer amicalement ? En tout cas, il faut que vous rendiez le matériel typographique, nous aurons aussi à parler de cela.

– J’irai, grommela Chatoff, qui, la tête baissée, semblait absorbé dans ses réflexions. Pierre Stépanovitch le considérait d’un œil malveillant.

– Stavroguine y sera ? demanda tout à coup Chatoff en relevant la tête.

– Il y sera certainement.

– Hé, hé !

Il y eut une minute de silence. Un sourire de colère et de mépris flottait sur les lèvres de Chatoff.

– Et votre misérable Personnalité éclairée dont j’ai refusé l’impression ici, elle est imprimée ?

– Oui.

– On fait croire aux collégiens que Hertzen lui-même a écrit cela sur votre album ?

– Oui, c’est Hertzen lui-même.

Ils se turent encore pendant trois minutes. À la fin, Chatoff quitta son lit.

– Allez-vous-en loin de moi, je ne veux pas me trouver avec vous.

Pierre Stépanovitch se leva aussitôt.

– Je m’en vais, dit-il avec une sorte de gaieté, – un mot seulement : Kiriloff, à ce qu’il paraît, est maintenant tout seul dans le pavillon, sans servante ?

– Il est tout seul. Allez-vous-en, je ne puis rester dans la même chambre que vous.

« Allons, tu es très bien maintenant ! » pensa joyeusement Pierre Stépanovitch quand il fut hors de la maison ; « tu seras aussi très bien ce soir, j’ai justement besoin que tu sois comme cela, et je ne pourrais rien désirer de mieux ! Le dieu russe lui-même me vient en aide ! »

VII


Il fit beaucoup de courses durant cette journée et sans doute ne perdit pas ses peines, car sa figure était rayonnante quand le soir, à six heures précises, il se présenta chez Nicolas Vsévolodovitch. On ne l’introduisit pas tout de suite : Stavroguine se trouvait dans son cabinet en tête-à-tête avec Maurice Nikolaïévitch qui venait d’arriver. Cette nouvelle intrigua Pierre Stépanovitch. Il s’assit tout près de la porte du cabinet pour attendre le départ du visiteur. De l’antichambre on entendait le bruit de la conversation, mais sans pouvoir rien saisir des paroles prononcées. La visite ne dura pas longtemps ; bientôt retentit une voix extraordinairement forte et vibrante, immédiatement après la porte s’ouvrit, et Maurice Nikolaïévitch sortit avec un visage livide. Il ne remarqua pas Pierre Stépanovitch et passa rapidement à côté de lui. Le jeune homme s’élança aussitôt dans la chambre.

Je me crois obligé de raconter en détail l’entrevue fort courte des deux « rivaux », – entrevue que tout semblait devoir rendre impossible, et qui eut lieu néanmoins.

Après son dîner, Nicolas Vsévolodovitch sommeillait sur une couchette dans son cabinet, lorsque Alexis Égorovitch lui annonça l’arrivée de Maurice Nikolaïévitch. À ce nom, Stavroguine tressaillit, il croyait avoir mal entendu. Mais bientôt se montra sur ses lèvres un sourire de triomphe hautain en même temps que de vague surprise. En entrant, Maurice Nikolaïévitch fut sans doute frappé de ce sourire, du moins il s’arrêta tout à coup au milieu de la chambre et parut se demander s’il ferait un pas de plus en avant ou s’il se retirerait sur l’heure. À l’instant même la physionomie de Nicolas Vsévolodovitch changea d’expression, d’un air sérieux et étonné il s’avança vers le visiteur. Ce dernier ne prit pas la main qui lui était tendue, et, sans dire un mot, il s’assit avant que le maître de la maison lui en eût donné l’exemple ou lui eût offert un siège. Nicolas Vsévolodovitch s’assit sur le bord de sa couchette et attendit en silence, les yeux fixés sur Maurice Nikolaïévitch.

– Si vous le pouvez, épousez Élisabeth Nikolaïevna, commença brusquement le capitaine d’artillerie, et le plus curieux, c’est qu’on n’aurait pu deviner, d’après l’intonation de la voix, si ces mots étaient une prière, une recommandation, une concession ou un ordre.

Nicolas Vsévolodovitch resta silencieux, mais le visiteur, ayant dit évidemment tout ce qu’il avait à dire, le regardait avec persistance, dans l’attente d’une réponse.

– Si je ne me trompe (du reste, ce n’est que trop vrai), Élisabeth Nikolaïevna est votre fiancée, observa enfin Stavroguine.

– Oui, elle est ma fiancée, déclara d’un ton ferme le visiteur.

– Vous... vous êtes brouillés ensemble ?... Excusez-moi, Maurice Nikolaïévitch.

– Non, elle m’« aime » et m’« estime », dit-elle. Ses paroles sont on ne peut plus précieuses pour moi.

– Je n’en doute pas.

– Mais, sachez-le, elle serait sous la couronne et vous l’appelleriez, qu’elle me planterait là, moi ou tout autre, pour aller à vous.

– Étant sous la couronne ?

– Et après la couronne.

– Ne vous trompez-vous pas ?

– Non. Sous la haine incessante, sincère et profonde qu’elle vous témoigne, perce à chaque instant un amour insensé, l’amour le plus sincère, le plus excessif et... le plus fou ! Par contre, sous l’amour non moins sincère qu’elle ressent pour moi perce à chaque instant la haine la plus violente ! Je n’aurais jamais pu imaginer auparavant toutes ces... métamorphoses.

– Mais je m’étonne pourtant que vous veniez m’offrir la main d’Élisabeth Nikolaïevna ! En avez-vous le droit ? Vous y a-t-elle autorisé ?

Maurice Nikolaïévitch fronça le sourcil et pendant une minute baissa la tête.

– De votre part ce ne sont là que des mots, dit-il brusquement, – des mots où éclate la rancune triomphante ; je suis sûr que vous savez lire entre les lignes, et se peut-il qu’il y ait place ici pour une vanité mesquine ? N’êtes-vous pas assez victorieux ? Faut-il donc que je mette les points sur les i ? Soit, je les mettrai, si vous tenez tant à m’humilier : j’agis sans droit, je ne suis aucunement autorisé ; Élisabeth Nikolaïevna ne sait rien, mais son fiancé a complètement perdu la raison, il mérite d’être enfermé dans une maison de fous, et, pour comble, lui-même vient vous le déclarer. Seul dans le monde entier vous pouvez la rendre heureuse, et moi je ne puis que faire son malheur. Vous la lutinez, vous la pourchassez, mais, – j’ignore pourquoi, – vous ne l’épousez pas. S’il s’agit d’une querelle d’amoureux née à l’étranger, et si, pour y mettre fin, mon sacrifice est nécessaire, – immolez-moi. Elle est trop malheureuse, et je ne puis supporter cela. Mes paroles ne sont ni une permission ni une injonction, par conséquent elles n’ont rien d’offensant pour votre amour-propre. Si vous voulez prendre ma place sous la couronne, vous n’avez nul besoin pour cela de mon consentement, et, sans doute, il était inutile que je vinsse étaler ma folie à vos yeux. D’autant plus qu’après ma démarche actuelle notre mariage est impossible. Si à présent je la conduisais à l’autel, je serais un misérable. L’acte que j’accomplis en vous la livrant, à vous peut-être son plus irréconciliable ennemi, est, à mon point de vue, une infamie dont certainement je ne supporterai pas le fardeau.

– Vous vous brûlerez la cervelle, quand on nous mariera ?

– Non, beaucoup plus tard. À quoi bon mettre une éclaboussure de sang sur sa robe nuptiale ? Peut-être même ne me brûlerai-je la cervelle ni maintenant ni plus tard.

– Vous dites cela, sans doute, pour me tranquilliser ?

– Vous ? Ma mort doit vous être bien indifférente.

Un silence d’une minute suivit ces paroles. Maurice Nikolaïévitch était pâle, et ses yeux étincelaient.

– Pardonnez-moi les questions que je vous ai adressées, dit Stavroguine ; – plusieurs d’entre elles étaient fort indiscrètes, mais il est une chose que j’ai, je pense, parfaitement le droit de vous demander : pour que vous ayez pris sur vous de venir me faire une proposition aussi... risquée, il faut que vous soyez bien convaincu de mes sentiments à l’égard d’Élisabeth Nikolaïevna ; or, quelles données vous ont amené à cette conviction ?

– Comment ? fit avec un léger frisson Maurice Nikolaïévitch ; – est-ce que vous n’avez pas prétendu à sa main ? N’y prétendez-vous pas maintenant encore ?

– En général, je ne puis parler à un tiers de mes sentiments pour une femme ; excusez-moi, c’est une bizarrerie d’organisation. Mais, pour le reste, je vous dirai toute la vérité : je suis marié, il ne m’est donc plus possible ni d’épouser Élisabeth Nikolaïevna, ni de « prétendre à sa main ».

Maurice Nikolaïévitch fut tellement stupéfait qu’il se renversa sur le dossier de son fauteuil ; pendant un certain temps ses yeux ne quittèrent pas le visage de Stavroguine.

– Figurez-vous que cette idée ne m’était pas venue, balbutia-t-il ; – vous avez dit l’autre jour que vous n’étiez pas marié... je croyais que vous ne l’étiez pas...

Il pâlit affreusement et soudain déchargea un violent coup de poing sur la table.

– Si, après un tel aveu, vous ne laissez pas tranquille Élisabeth Nikolaïevna, si vous la rendez vous-même malheureuse, je vous tuerai à coups de bâton comme un chien !

Sur ce, il sortit précipitamment de la chambre. Pierre Stépanovitch, qui y entra aussitôt après, trouva le maître du logis dans une disposition d’esprit fort inattendue.

– Ah ! c’est vous ! fit Stavroguine avec un rire bruyant qui semblait n’avoir pour cause que la curiosité empressée de Pierre Stépanovitch. – Vous écoutiez derrière la porte ? Attendez, pourquoi êtes-vous venu ? Je vous avez promis quelque chose... Ah, bah ! je me rappelle : la visite « aux nôtres » ? Partons, je suis enchanté, vous ne pouviez rien me proposer de plus agréable en ce moment.

Il prit son chapeau, et tous deux sortirent immédiatement.

– Vous riez d’avance à l’idée de voir « les nôtres » ? observa avec enjouement Pierre Stépanovitch qui tantôt s’efforçait de marcher à côté de son compagnon sur l’étroit trottoir pavé en briques, tantôt descendait sur la chaussée et trottait en pleine boue, parce que Stavroguine, sans le remarquer, occupait à lui seul toute la largeur du trottoir.

– Je ne ris pas du tout, répondit d’une voix sonore et gaie Nicolas Vsévolodovitch ; – au contraire, je suis convaincu que je trouverai là les gens les plus sérieux.

– De « mornes imbéciles », comme vous les avez appelés un jour.

– Rien n’est parfois plus amusant qu’un morne imbécile.

– Ah ! vous dites cela à propos de Maurice Nikolaïévitch ! Je suis sûr qu’il est venu tout à l’heure vous offrir sa fiancée, hein ? Figurez-vous, c’est moi qui l’ai poussé indirectement à faire cette démarche. D’ailleurs, s’il ne la cède pas, nous la lui prendrons nous-mêmes, pas vrai ?

Sans doute Pierre Stépanovitch savait qu’il jouait gros jeu en mettant la conversation sur ce sujet ; mais lorsque sa curiosité était vivement excitée, il aimait mieux tout risquer que de rester dans l’incertitude. Nicolas Vsévolodovitch se contenta de sourire.

– Vous comptez toujours m’aider ? demanda-t-il.

– Si vous faites appel à mon aide. Mais vous savez qu’il n’y a qu’un bon moyen.

– Je connais votre moyen.

– Non, c’est encore un secret. Seulement rappelez-vous que ce secret coûte de l’argent.

– Je sais même combien il coûte, grommela à part soi Stavroguine.

Pierre Stépanovitch tressaillit.

– Combien ? Qu’est-ce que vous avez dit ?

– J’ai dit : Allez-vous-en au diable avec votre secret ! Apprenez-moi plutôt qui nous verrons là. Je sais que Virguinsky reçoit à l’occasion de sa fête, mais quels sont ses invités ?

– Oh ! il y aura là une société des plus variées ! Kiriloff lui-même y sera.

– Tous membres de sections ?

– Peste, comme vous y allez ! Jusqu’à présent il n’existe pas encore ici une seule section organisée.

– Comment donc avez-vous fait pour répandre tant de proclamations ?

– Là où nous allons, il n’y aura en tout que quatre sectionnaires. En attendant, les autres s’espionnent à qui mieux mieux, et chacun d’eux m’adresse des rapports sur ses camarades. Ces gens-là donnent beaucoup d’espérances. Ce sont des matériaux qu’il faut organiser. Du reste, vous-même avez rédigé le statut, il est inutile de vous expliquer les choses.

– Eh bien, ça ne marche pas ? Il y a du tirage ?

– Ça marche on ne peut mieux. Je vais vous faire rire : le premier moyen d’action, c’est l’uniforme. Il n’y a rien de plus puissant que la livrée bureaucratique. J’invente exprès des titres et des emplois : j’ai des secrétaires, des émissaires secrets, des caissiers, des présidents, des registrateurs ; ce truc réussit admirablement. Vient ensuite, naturellement, la sentimentalité, qui chez nous est le plus efficace agent de la propagande socialiste. Le malheur, ce sont ces sous-lieutenants qui mordent. Et puis il y a les purs coquins ; ces derniers sont parfois fort utiles, mais avec eux on perd beaucoup de temps, car ils exigent une surveillance continuelle. Enfin la principale force, le ciment qui relie tout, c’est le respect humain, la peur d’avoir une opinion à soi. Oui, c’est justement avec de pareilles gens que le succès est possible. Je vous le dis, ils se jetteraient dans le feu à ma voix : je n’aurai qu’à leur dire qu’ils manquent de libéralisme. Des imbéciles me blâment d’avoir trompé tous mes associés d’ici en leur parlant de comité central et de « ramifications innombrables ». Vous-même vous m’avez une fois reproché cela, mais où est la tromperie ? Le comité central, c’est moi et vous ; quant aux ramifications, il y en aura autant qu’on voudra.

– Et toujours de la racaille semblable ?

– Ce sont des matériaux. Ils sont bons tout de même.

– Vous n’avez pas cessé de compter sur moi ?

– Vous serez le chef, la force dirigeante ; moi, je ne serai que votre second, votre secrétaire. Vous savez, nous voguerons portés sur un esquif aux voiles de soie, aux rames d’érable ; à la poupe sera assise une belle demoiselle, Élisabeth Nikolaïevna... est-ce qu’il n’y a pas une chanson comme cela ?...

Stavroguine se mit à rire.

– Non, je préfère vous donner un bon conseil. Vous venez d’énumérer les procédés dont vous vous servez pour cimenter vos groupes, ils se réduisent au fonctionnarisme et à la sentimentalité, tout cela n’est pas mauvais comme clystère, mais il y a quelque chose de meilleur encore : persuadez à quatre membres d’une section d’assassiner le cinquième sous prétexte que c’est un mouchard, et aussitôt le sang versé les liera tous indissolublement à vous. Ils deviendront vos esclaves, ils n’oseront ni se mutiner, ni vous demander des comptes. Ha, ha, ha !

« Toi pourtant, il faudra que tu me payes cela », pensa à part soi Pierre Stépanovitch, « et pas plus tard que ce soir. Tu te permets beaucoup trop. »

Voilà ou à peu près ce que dut se dire Pierre Stépanovitch. Du reste, ils approchaient déjà de la maison de Virguinsky.

– Vous m’avez probablement fait passer auprès d’eux pour quelque membre arrivé de l’étranger, en rapport avec l’Internationale, pour un réviseur ? demanda tout à coup Stavroguine.

– Non, le réviseur, ce sera un autre ; vous, vous êtes un des membres qui ont fondé la société à l’étranger, et vous connaissez les secrets les plus importants – voilà votre rôle. Vous parlerez sans doute ?

– Où avez-vous pris cela ?

– Maintenant vous êtes tenu de parler.

Dans son étonnement, Nicolas Vsévolodovitch s’arrêta au milieu de la rue, non loin d’un réverbère. Pierre Stépanovitch soutint avec une tranquille assurance le regard de son compagnon. Celui-ci lança un jet de salive et se remit en marche.

– Et vous, est-ce que vous prendrez la parole ? demanda-t-il brusquement à Pierre Stépanovitch.

– Non, je vous écouterai.

– Que le diable vous emporte ! Au fait, vous me donnez une idée.

– Laquelle ? fit vivement Pierre Stépanovitch.

– Soit, je parlerai peut-être là, mais ensuite je vous flanquerai une rossée, et, vous savez, une rossée sérieuse.

– Dites donc, tantôt j’ai répété à Karmazinoff le propos que vous avez tenu sur son compte, à savoir qu’il faudrait le fesser, non pas seulement pour la forme, mais vigoureusement, comme on fesse un moujik.

– Mais je n’ai jamais dit cela, ha, ha !

– N’importe. Se non è vero...

– Eh bien, merci, je vous suis très obligé.

– Savez-vous ce que dit Karmazinoff ? D’après lui, notre doctrine est, au fond, la négation de l’honneur, et affirmer franchement le droit au déshonneur, c’est le plus sûr moyen d’avoir les Russes pour soi.

– Paroles admirables ! Paroles d’or ! s’écria Stavroguine ; – il a dit le vrai mot ! Le droit au déshonneur, – mais, avec cela, tout le monde viendra à nous, il ne restera plus personne dans l’autre camp ! Écoutez pourtant, Verkhovensky, vous ne faites pas partie de la haute police, hein ?

– Celui qui se pose de pareilles questions les garde généralement pour lui.

– Sans doute, mais nous sommes entre nous.

– Non, jusqu’à présent je ne sers pas dans la haute police. Assez, nous voici arrivés. Composez votre physionomie, Stavroguine ; moi, j’ai toujours soin de me faire une tête quand je vais chez eux. Il faut se donner un air un peu sombre, voilà tout ; ce n’est pas bien malin.
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