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Erckmann-Chatrian

Les deux frères



BeQ

Émile Erckmann

Alexandre Chatrian

Les deux frères

roman
La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 938 : version 1.0

Originaires de la Lorraine, Émile Erckmann (1822-1899) et Alexandre Chatrian (1826-1890) ont écrit ensemble et publié leurs œuvres sous le nom de Erckmann-Chatrian. Ils ont écrit de nombreux contes, des pièces, des romans, dont l’Ami Fritz.

Des mêmes auteurs, à la Bibliothèque :

Contes (trois volumes)

L’invasion

Confidences d’un joueur de clarinette

Les années de collège de maître Nablot

Histoire d’un conscrit de 1813

L’ami Fritz

Les deux frères

Édition de référence :

Paris, J. Hetzel et Cie, 1873.

Huitième édition

À notre ami Montézuma Goguel.

I


À quelques lieues au-dessus de la Maladrie, en remontant la Sarre, vous trouvez, dans une gorge paisible des Vosges, le petit village des Chaumes. Une centaine de maisonnettes hautes, basses, couvertes de bardeaux ou de vieilles tuiles grises, bordent la rivière. De loin en loin un petit pont la traverse, avec ses deux perches où les enfants se penchent pour regarder le fourmillement des ablettes au soleil, autour d’un vermisseau, le mouvement des grandes herbes appelées queues de chat, et le passage des canards qui remontent le courant, en allongeant derrière eux leurs larges pattes jaunes. Ils sont là durant des heures, les cheveux ébouriffés, le pantalon et la veste déchirés, le petit sac d’école à sa ficelle sur la hanche, car le village a son école, mais jamais ils ne se pressent d’y aller. Puis c’est une femme qui passe en jupon, les pieds nus, le cuveau de sapin sur la tête, rempli de linge : Marie-Jeanne ou Catherinette vont au lavoir. Après cela des bœufs et des chèvres défilent ; le vieux Minique, sa pioche sur l’épaule et la tête penchée, va détourner l’eau sur son pré ; M. le curé, la soutane relevée et son tricorne à la main, se dépêche d’aller dire la messe ; ainsi de suite !

Tout cela se voit de loin, dans la grande prairie verdoyante, au milieu des palissades et des haies vives des jardinets, où pend la lessive des ménages.

À gauche, s’élève la colline, avec ses orges, ses avoines, ses champs de seigle et de pommes de terre, ses vieux pommiers tout noueux, déjetés et penchés par le vent.

Depuis cinquante ans que j’habite les Chaumes, je n’ai jamais pu décider les propriétaires à redresser leurs arbres ; les trois quarts ne veulent connaître ni la taille ni la greffe, et laissent tout pousser à la grâce de Dieu. Cela fait du fruit bien aigre, mais ils s’en contentent !

Cette culture monte à la lisière des bois, qui, le soir couvrent champs, vergers, village et rivière de leur ombre. Il ne reste qu’une bande de lumière sur les prés ; elle diminue toujours et finit par disparaître à la nuit.

C’est l’heure où les troupeaux rentrent, où la corne du hardier chante, où chèvres et pourceaux courent dans le village chercher leur logis ; ils ne se trompent jamais de porte, et grognent ou bêlent d’une voix plaintive, jusqu’à ce qu’on vienne leur ouvrir.

Ce bruit s’éteint à son tour.

On n’entend plus dans la vallée que le doux murmure des crapauds, le long de la rivière, et la grande voix traînante des grenouilles au milieu du silence.

Alors les petites lumières sont allumées dans les baraques. On soupe, on se repose de la journée. En deux ou trois endroits commence la veillée ; et la vieille église compte les heures du bavardage, jusqu’au moment où les bonnes femmes avec leurs rouets, les filles avec leur broderie et leur tricot retournent dormir à la maison.

Voilà le village des Chaumes.

Plus loin, à deux ou trois cents pas, se trouvent les moulins du père Lazare, où l’eau tombe en franges comme un cristal des vieilles roues moussues, et, plus loin encore, sous bois, dans la gorge étroite, les scieries de Frentselle et du Gros-Sapin.

Lorsque je reçus ma nomination d’instituteur aux Chaumes, M. Fortier en était le maire et M. Rigaud, aubergiste Au Pied de Bœuf, l’adjoint ; mais les deux frères Rantzau jouissaient d’une grande influence par leur richesse et gouvernaient en quelque sorte le conseil municipal. Le vieux Rantzau, leur père, mort deux ou trois ans avant, avait été cultivateur, marchand de bois et de salin. Il avait gagné de l’argent ; ensuite il était mort, comme nous mourrons tous, laissant ses biens à sa fille Catherine, mariée avec Louis Picot, brasseur à Lutzelbourg, et à ses deux fils, Jean et Jacques, qui malheureusement ne trouvaient pas tous les deux le partage à leur convenance.

C’est du moins ce qui parut alors, car eux, qui s’aimaient du vivant de leur père, qui se soutenaient contre tous, et qui s’étaient mariés en même temps avec les deux filles du vieux juge de paix Lefèvre, depuis ce moment-là se détestaient et ne pouvaient plus se voir.

Jean, l’aîné, était un grand gaillard chauve, rempli d’orgueil et de l’amour des biens de la terre. Par son testament le père lui donnait la maison hors part, d’abord comme étant l’aîné de la famille, ensuite pour l’avoir soutenu de son travail. Ce partage était injuste, car si Jean avait aidé le père dans sa culture et son commerce de salin, Jacques ne lui avait pas été moins utile pour l’exploitation des coupes.

On ne connaissait pas de plus grande maison au pays que celle du vieux Rantzau, avec hangars, jardin sur la rivière, des écuries pour quinze pièces de gros bétail et des granges pour entasser foin, paille, fourrages de toute sorte, autant qu’il en faut pour toute l’année.

En outre, belles caves, distillerie et buanderie, enfin une maison superbe, recrépite à neuf et les volets peints en vert.

Jean était content. Il trouvait tout naturel d’avoir la maison du père ; mais cet article du testament ne plaisait pas à Jacques, qui fit bâtir aussitôt une maison en face de l’autre, séparée seulement par la rue, hangar contre hangar, grange contre grange, écuries contre écuries, portes contre portes, fenêtres contre fenêtres, avec une place semblable pour le fumier, le fagotage et le bois. – C’était une déclaration de guerre ! Jean le comprit. Mais ce qui l’ennuya bien plus, c’est que trois mois après Jacques acheta le grand pré de Guîsi, le plus beau pré du vallon, et qu’il le paya comptant douze mille francs, ce qui ne s’était jamais vu et ne se reverra sans doute jamais aux Chaumes.

Jean, en apprenant cela, devint tout pâle ; il ne dit rien, car les Rantzau sont trop fiers pour crier contre leur propre famille ; mais les deux frères, l’un en face de l’autre, forcés de se voir vingt fois tous les jours, ne s’adressaient plus la parole. Ils allaient et venaient, sans avoir l’air de se connaître. La femme de Jean venait de mettre au monde une petite fille, celle de Jacques un garçon. Tout le village et la vallée se partageaient entre ces deux hommes, donnant raison ou tort à Jacques ou à Jean, chacun selon ses intérêts.

C’est dans cet état que je trouvai le pays, sous le règne de Louis XVIII, lorsque je vins remplacer aux Chaumes l’ancien instituteur Labadie, hors de service à cause de son grand âge, et que j’épousai sa fille unique Marie-Anne, à laquelle je dois tout le bonheur de ma vie depuis cinquante ans et qui m’a donné de braves enfants.

Le beau-père et moi nous continuâmes de vivre ensemble au logement de la maison d’école ; il m’aidait encore quelquefois dans mon travail, et me prodiguait les meilleurs conseils.

« Ne vous mêlez jamais des affaires du village, Florence, me disait-il ; n’entrez dans aucune querelle particulière ; tâchez d’être bien avec tout le monde. Remplissez vos devoirs à l’école, à l’église, à la mairie, avec zèle, et respectez ceux qui peuvent vous donner des ordres. Cela ne vous empêchera pas d’avoir votre opinion sur tout, mais n’en dites rien. De cette manière vous pourrez vivre en paix et faire quelque bien autour de vous. »

Ainsi parlait cet excellent homme. Il me raconta la haine terrible que se portaient les frères Rantzau, me recommandant pour eux, encore plus que pour tous les autres, d’être prudent ; recommandation d’autant plus sage, que les enfants de Jean et de Jacques devaient tôt ou tard venir à mon école, et que la moindre préférence marquée pour l’un ou pour l’autre pouvait me faire le plus grand tort.

Ces premières années où le jeune homme quitte son pays et va chercher fortune ailleurs sont les plus pénibles de la vie ; heureux celui qui trouve un bon conseiller, il évite souvent des fautes irréparables. Moi, je n’ai pas eu de regrets par la suite, ayant toujours écouté les conseils de la prudence, et ces premiers temps me reviennent avec plaisir.

Quelle différence entre la plaine, que je quittais, et la montagne où je me trouvais alors ! Mon vieux maître de Dieuze en Lorraine, homme instruit pour l’époque, m’avait donné le goût des choses naturelles, l’amour des plantes et des insectes, il m’avait appris le peu de musique qu’il savait. Combien ces premières études me furent utiles !... Combien elles servirent à me faire prendre en patience le travail souvent ingrat de l’école !... Tous les soirs, aussitôt après la classe, je passais la bretelle de mon petit herbier sur l’épaule, et je grimpais le sentier de la côte. Les grands genêts en fleur, les bruyères roses, les mille plantes sauvages attachées aux rochers ; les mouches dorées, argentées, couvertes de velours sombre ou de soie éclatante, qui s’élevaient à chaque pas et produisaient aux derniers rayons du jour, un bourdonnement immense, toutes ces choses me remplissaient le cœur d’attendrissement.

J’allais, je choisissais ; n’ayant pas grande science, je croyais toujours faire quelque découverte. Et puis en haut, contre les ruines du vieux château, où les ronces et le vieux lierre de cent ans tout flétri s’étendent sous les jeunes couches vivaces, je m’arrêtais, regardant la vallée calme et paisible, la rivière miroitante, les petits toits à la file, l’église, la maison de cure avec sa gloriette et son rucher, le moulin, les scieries lointaines déjà dans l’ombre, et ce spectacle me faisait rêver... Je me disais :

« Voilà le coin du monde où tu vas passer ton existence. Regarde ! C’est ici que tu dois rendre service à tes semblables, élever les enfants que Dieu te donnera, et puis te reposer dans la paix du Seigneur. Travaille, étudie... Qui sait si parmi les élèves assis sur les bancs de ton école, en guenilles et les pieds nus, pauvres ignorants, presque abandonnés comme les sauvageons de la forêt, qui sait s’il ne se trouvera pas un homme utile, bienfaisant et même remarquable par ses lumières ? Car le Seigneur ne regarde pas aux conditions, il sème partout le bon grain. Tâche de suivre son exemple ! Beaucoup de tes leçons tomberont dans les ronces, beaucoup sur le rocher ; mais pourvu qu’une seule graine utile tombe dans la bonne terre, tu seras heureux. »

Ainsi venait le soir.

Alors je redescendais lentement la côte, songeant aux nouvelles plantes que j’avais recueillies, aux nouveaux insectes que j’avais piqués sur mon chapeau, et tâchant de les classer, non d’après la science, je n’avais pas assez de savoir ni de livres pour cela, mais d’après les familles de plantes et les appellations du pays.

Le beau-père, qui m’attendait sur la porte, en me voyant revenir à la nuit close s’écriait :

« Vous êtes en retard, Florence ; Marie-Anne a la table mise depuis une heure, la soupe ne sera plus chaude. »

Il riait.

« Hé ! monsieur Labadie, lui disais-je, que voulez-vous ? On trouve tant de belles choses dans vos montagnes !... c’est une vraie bénédiction.

– Allons, montons, montons ! » faisait-il de bonne humeur.

Ma femme était là, souriante. On soupait ; on causait, je parlais de botanique et le beau-père s’écriait :

« Oui, je comprends cela ! De mon temps c’était affaire de grands savants. Nous autres, dans nos montagnes, nous n’entendions parler de M. de Billion, de Linné, de Jussieu que par hasard. Ah ! que nous aurions pourtant été bien placés pour étudier l’herbage des Vosges et rendre aux savants de vrais services ; mais on ne pensait pas à nous, et toute la science des plantes, qui devrait être répandue jusqu’au fond des hameaux, est dans les bibliothèques des grandes villes. »

Il s’égayait, non sans conserver un regret des belles années perdues au milieu de toutes ces richesses.

Après cela, son amour à lui, c’était la musique !... Nous avions un petit clavecin de quatre octaves dans la salle à manger et, la nuit venue, les volets fermés, le père Labadie s’asseyait dans son fauteuil de cuir, ses larges pieds sur les pédales et ses mains osseuses sur les touches noires, jouant des requiem, des alleluia, des in excelsis, accompagnant le plain-chant qu’il se figurait entendre, et se balançant, les yeux en l’air, avec un véritable attendrissement. Il possédait une caisse pleine de vieilleries d’anciens maîtres allemands, qu’il élevait jusqu’aux nues, et tout le pays savait que le père Labadie, des Chaumes, était le premier organiste parmi les catholiques. Les luthériens en ont beaucoup de bons, ils s’adonnent à la musique et s’en font un grand honneur. Je n’espérais pas devenir jamais aussi fort que le beau-père ; mais grâce à ses bonnes leçons, j’en sus bientôt autant que Letcher de Dâbo, ce qui suffisait pour tenir l’orgue, même dans les occasions solennelles, comme les jours de confirmation, en présence de Mgr de Forbin-Janson, l’évêque de notre diocèse.
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