Première partie Prologue : Marguerite de Bourgogne I








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Les Habits Noirs II

Cœur d’Acier

par

Paul Féval


BeQ

Paul Féval

(1816-1887)


Cœur d’Acier
Les Habits Noirs II


La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 301 : version 1.1

Le cycle des Habits Noirs comprend

huit volumes :

Les Habits Noirs

Cœur d’Acier

La rue de Jérusalem

L’arme invisible

Maman Léo

L’avaleur de sabres

Les compagnons du trésor

La bande Cadet

Cœur d’Acier

Première partie



Prologue : Marguerite de Bourgogne



I



Premier Buridan


– Ma chère bonne Madame, dit le docteur Samuel, il faut être juste : si les personnes qui ont le moyen ne veulent plus payer, nous n’avons qu’à fermer boutique ! Moi, je fais beaucoup de bien, Dieu merci. Je suis connu pour ne jamais rien demander aux pauvres. Mais il y a des bornes à tout, et si les personnes qui ont le moyen ne veulent plus payer...

– Vous avez déjà dit cela une fois, Monsieur le docteur, l’interrompit une voix profondément altérée, mais dont l’accent douloureux parlait de joies évanouies, lointaines peut-être, et d’impérissables fiertés.

La malade ajouta :

– Monsieur le docteur, vous serez payé, je vous en réponds.

Le docteur Samuel était un homme entre deux âges, blond, rond, rouge, vêtu de beau drap et portant jabot. En l’année 1832, où nous sommes, le jabot faisait sa rentrée dans le monde. Le linge tuyauté du docteur Samuel et son beau drap tout neuf n’avaient pas l’air propre. C’était un médecin affable et doux, mais je ne sais pourquoi, il n’inspirait pas confiance. Ses consultations gratuites envoyaient le malade chez un certain pharmacien qui seul exécutait bien ses ordonnances. Ce pharmacien et lui comptaient ; on disait cela. Que Dieu nous aide ! Nous en sommes, et pour cause, à poursuivre l’usure abominable, jusque sous le blanc vêtement de la charité !

Ceci se passait dans une chambre petite, meublée avec parcimonie. Un feu mourant couvait sous les cendres du foyer. L’air épais s’imprégnait de ces effluves navrantes, épandues par les préparations pharmaceutiques et qui sont comme l’odeur de la souffrance. La malade était couchée dans un lit étroit, entouré de rideaux de coton blanc. Sa pâleur amaigrie gardait les souvenirs d’une grande beauté. Il y avait, sous son bonnet sans garniture, d’admirables cheveux noirs où quelques fils d’argent brillaient aux derniers rayons de ce jour d’hiver.

Le docteur Samuel tenait d’une main la main de cette pauvre femme, qui semblait de cire, et lui tâtait le pouls. Dans l’autre, il avait une belle montre à secondes, sur laquelle il suivait d’un regard distrait la marche hâtive et régulière de la trotteuse.

– Il y a du mieux, murmura-t-il comme par manière d’acquit, pendant qu’un sourire découragé naissait sur les lèvres blêmies de la malade. La bronchite est en bon train. Nous sommes spéciaux pour la bronchite. Mais la péricardite... Écoutez donc... Je vais toujours vous faire mon ordonnance.

– Inutile, docteur, dit doucement la malade.

– Parce que...

– Les remèdes sont chers et nous sommes un peu gênés en ce moment. Ces derniers mots « en ce moment » s’étouffèrent comme fait le mensonge en touchant des lèvres loyales.

– Ah !... ah !... ah ! fit par trois fois le docteur Samuel qui remit sa belle montre dans son gousset. Me remerciez-vous, chère bonne Madame ?

Un pas brusque sonna sur le carré. On frappa assez rudement à la porte d’un voisin et une voix demanda :

– La femme Thérèse.

Le timbre mâle et sonore de cette voix apporta les paroles prononcées aussi nettement que si on les eût dites à l’intérieur de la chambre.

– Porte à côté, répondit le voisin.

Le docteur Samuel murmura :

– Au moins, moi, je dis : Madame Thérèse !

La malade s’était levée sur son séant.

– Voilà bien des semaines que personne n’est venu me demander ! pensa-t-elle tout haut.

Son visage exprimait le naïf espoir des enfants et des faibles.

La porte s’ouvrit. Un homme entra. Le docteur Samuel se courba en deux aussitôt et tendit ses mains potelées qu’il lavait souvent, mais qui résistaient à l’eau.

– Vous ici, mon savant et cher confrère ! s’écria-t-il.

Le nouveau venu le regarda, lui adressa un signe de tête sobre et marcha droit au lit.

– Vous êtes la femme Thérèse ? dit-il de sa belle voix nette et grave.

Puis, après un coup d’œil et avant la réponse de la malade :

– Madame, ajouta-t-il, avec le ton qu’on prend pour faire une excuse, nous voyons beaucoup de monde, et nous avons le tort d’aller au plus pressé, en laissant de côté la courtoisie...

Le docteur Samuel haussa les épaules, mais il dit :

– Le docteur Lenoir est un saint Vincent de Paul !

L’œil de celui-ci interrogeait déjà le visage de la malade avec cette puissance d’investigation qui fit depuis son nom si célèbre.

Il était jeune encore. Il avait une tête vigoureusement intelligente. Chose singulière, son costume très négligé n’éveillait pas les mêmes doutes que la toilette inutilement soignée de son collègue. Une pensée sautait aux yeux de l’esprit à l’aspect de cet homme. C’était le prix excessif attaché au temps. Il devait vivre double, et regretter encore de ne pas assez vivre.

Ceux-là, les grands cœurs qui font le bien avec passion et avec suite, comme on accomplit un métier régulier, ces frères ou ces sœurs de charité, quel que soit leur sexe, ont souvent un tort, il faut le dire, un tort unique et qui donne prise contre eux au blâme de l’égoïsme coquin. Le chirurgien reste calme devant une jambe à amputer ; il n’est pas sensible. L’homme de charité, blasé comme le chirurgien ou aguerri, pour mieux parler, perd vite les symptômes extérieurs de l’émotion. Il devient froid dans l’exercice de sa sublime fonction ; il devient brusque, car son temps appartient à tous ; il devient dur, car il n’a pas le droit de donner à l’un ce dont l’autre a besoin. Sautez ces lignes, si vous voulez, ô vous, anges d’une fois, qui êtes doux et douces, et qui vous en vantez, – mais ne prenez jamais, croyez-moi, si vous avez une jambe à couper, un chirurgien trop impressionnable !

– Madame, reprit le docteur Lenoir, comme si la physionomie de la malade l’eût forcé à l’emploi de cette formule, je m’intéresse à votre fils Roland qui est garçon d’atelier chez Eugène Delacroix, mon ami.

– Mon pauvre Roland !... murmura la malade dont les yeux agrandis eurent une larme.

– Madame Thérèse a mes soins... gratuits, prononça le docteur Samuel assez courageusement. Je viens la voir tous les jours.

M. Lenoir se retourna et s’inclina. Samuel ajouta :

– Un asthme, quatrième degré, compliqué d’une péricardite aiguë...

M. Lenoir tâtait le pouls de Thérèse. Pendant cela, le docteur Samuel s’était assis à une table et formulait prestement son ordonnance.

– Roland est un bon et joli garçon, disait le docteur Lenoir, nous le pousserons, je vous le promets... Il faut espérer, Madame ! vous avez grand besoin d’espoir.

– Oh ! oui ! fit Thérèse du fond de l’âme, grand besoin d’espoir !

Le docteur Samuel avait fini son ordonnance. D’un geste où il y avait de la vanité – et du respect, il la tendit au docteur Lenoir.

Le docteur Lenoir lut l’ordonnance et la rendit en disant :

– C’est bien.

Après quoi, il s’approcha de la cheminée et mit ses pieds fortement chaussés au-dessus des tisons presque éteints. Cela lui servit de contenance et de prétexte pour déposer sournoisement un double louis au coin de la tablette.

N’attendez jamais de ceux-là une prodigalité romanesque. Chez eux, la prodigalité serait un vol. Ils ont une si nombreuse clientèle !

Néanmoins, au moment où il allait se retirer, après avoir fait semblant de chauffer la semelle de ses bottes, le docteur Lenoir arrêta son regard sur une miniature qui pendait à la muraille, à droite de la pauvre glace outrageusement détamée. Cette miniature représentait un homme en costume militaire, avec les épaulettes de général.

Le docteur Lenoir mit un second double louis à côté du premier et dit :

– Au revoir, Madame, me voilà de vos amis. Je reviendrai.

Il sortit. On l’entendit descendre l’escalier vivement.

Une teinte rosée avait monté aux joues de la malade.

Samuel grommela :

– Peinture romantique, ce Delacroix ! médecine romantique, ce Lenoir ! Eugène Delacroix ! Abel Lenoir ! Ils mettent leurs prénoms pour allonger leurs noms. Voilà les gens à la mode ! Il n’a rien osé vous demander devant moi, mais il prend dix francs la visite. Moi, j’ai déjà vingt visites à quatre francs, et mes charges, de lourdes charges, ne me permettent pas... vous m’entendez bien ?

– S’il reste quelque chose ici, Monsieur, l’interrompit Thérèse avec une indicible fatigue, ce doit être sur la cheminée, là-bas. Prenez ce qu’il y a, et ne vous donnez plus la peine de vous déranger.

Elle se retourna sur son oreiller.

Le docteur Samuel, sans beaucoup d’espoir, alla vers la cheminée. Ses yeux devinrent bons et caressants quand il vit briller les deux larges pièces d’or.

– Si fait, chère Madame, dit-il. Oh ! si fait, je reviendrai. Je ne suis pas de ceux qui abandonnent les pauvres clients. C’est peu, mais je m’en contente. Voyez-vous, dix francs la visite, c’est une véritable exaction ! À vous revoir, ma bonne chère dame. Envoyez chez mon pharmacien ; pas chez un autre... Dix francs la visite ! Ma parole, c’est révoltant !

La voix du docteur Samuel se perdit derrière la porte fermée. La malade était seule. Pendant quelques minutes, le silence complet qui régna dans la chambre permit d’entendre les bruits du dehors. Le jour baissait ; la ville faisait tapage ; c’était un soir de mardi gras. Parmi le grand murmure fait de mille cris qui enveloppe Paris festoyant, la voix rauque de la trompe du carnaval arrivait par brusques bouffées.

Au bout d’un quart d’heure environ, la malade se retourna et se mit sur son séant.

– Comme mon Roland tarde ! murmura-t-elle. Il doit être plus de quatre heures. Ce sera fermé chez le notaire !

Elle prit sous son oreiller, à l’aide d’un effort qui arracha un cri à sa faiblesse, un portefeuille en cuir de Russie dont les dorures ternies annonçaient, par leur prodigalité un peu sauvage, une fabrication allemande. Elle baisa ce portefeuille avant de l’ouvrir.

Ses yeux que brûlait la fièvre eurent une larme bientôt séchée.

Dans le portefeuille, il y avait vingt billets de banque de mille francs.

La malade les compta lentement. Ses pauvres doigts transparents frémissaient au contact du soyeux papier. Quand elle eut détaché le dernier billet, elle les reprit un à un, à rebours, et compta encore.

– Dieu aura-t-il pitié de nous ! murmura-t-elle.

Son regard s’éclaira tout à coup ; elle glissa le portefeuille sous sa couverture, et le nom de Roland vint à ses lèvres.

On montait l’escalier quatre à quatre.

Une porte s’ouvrit sur le carré : ce n’était pas celle du voisin qui avait répondu au docteur Lenoir.

– Qu’est-ce que c’est que ça, mauvais sujet ? demanda une voix grondeuse et caressante à la fois.

– C’est un Buridan, répondit une autre voix. Cachez-moi cela. Voyez-vous, si je n’avais pas eu mon Buridan, je serais devenu fou.

Une voix joyeuse, celle-là, une voix fière : la chère voix de l’adolescent, heureux de vivre et pressé de combattre.

L’instant d’après, la porte de la malade s’ouvrit vivement, mais doucement. Les derniers rayons du jour éclairèrent un splendide jeune homme, beau et vaillant de visage sous ses grands cheveux châtains, haut de taille, gracieux de tournure, fanfaron, modeste, spirituel, naïf, bon et moqueur, selon les jeux soudains de sa physionomie : un vrai jeune homme, chose si rare à Paris et qui portait royalement en vérité ce merveilleux manteau de passions, d’audaces et de sourires qui s’appelle la jeunesse.

Celui-là, sa mère devait l’adorer follement : sa mère et bien d’autres.

Il traversa la chambre en deux pas, et je ne sais comment dire cela : ses larges mouvements étaient doux comme ceux d’un lion. En bondissant, il faisait moins de bruit qu’une fillette qui s’attarde à étouffer le bruit de son trottinement.

– Bonsoir, maman, maman chérie, disait-il, agenouillé déjà près du lit et pressant la santé de ses lèvres rouges contre ces pauvres mains si froides et si pâles. Tu ne me grondes pas, parce que tu es meilleure que les anges, mais je suis en retard, n’est-ce pas ? Baise-moi.

Il éleva son front jusqu’aux lèvres de la malade qui sourit en jetant toute son âme à Dieu dans un regard. Le baiser fut long et profond, un baiser de mère.

– Eh bien ! tu te trompes, maman à moi, reprit le grand garçon dont l’étrange prestige rendait charmantes et mâles ces façons de parler enfantines, car il y a des gens, vous savez, qui passent toujours vainqueurs au travers du ridicule comme Mithridate se riait des poisons ; je suis venu de l’atelier au pas de course, mais j’ai rencontré le docteur Lenoir... Et dame ! on a parlé de toi, maman bien-aimée... Et le temps a passé !

– Et le Buridan !... fit la malade à demi-voix.

– Tiens ! dit Roland rougissant et riant. Tu as entendu cela, toi ? C’est vrai ! J’ai un Buridan... le propre Buridan du maître qui est sorcier et qui a deviné dans mes yeux que je ferais une maladie mortelle, si je ne mettais pas une fois au moins sur mes épaules, cet hiver, ce costume du plus beau soldat pour rire qui ait jamais émerveillé le monde !

Il prit la voix d’angine que les comédiens affectaient alors (ils l’aiment encore, les malheureux !), et il poursuivit tout d’un temps, copiant drôlement les intonations de Bocage, le dieu du drame romantique :

– Bien joué, Marguerite ! à toi la première partie ! à moi la revanche ! Entendez-vous les cris des mamans ? C’est le roi Louis dixième qui fait son entrée dans sa bonne ville de Paris... Et vive la Charte !

Au lointain, les trompes du carnaval faisaient orchestre.

– Mon fou ! mon fou ! murmura la malade en l’attirant à elle passionnément, quand tu es là je ne souffre plus !

– Donc, j’ai le Buridan du maître et la permission de m’en servir, pas vrai, maman chérie ? Mme Marcelin viendra ce soir, avec son ouvrage, pour te tenir compagnie, et moi je rentrerai de bonne heure. Je suis gai, vois-tu, je suis heureux : le docteur Lenoir m’a dit qu’il te guérirait. Et c’est un médecin, celui-là ! Tu ne sais pas, toi : tout le monde nous aime, ma petite maman chérie. Le docteur m’a dit encore : « Roland, tu as une belle et bonne mère. Il lui faut du calme, de l’espoir, du bonheur... » Pourquoi soupires-tu ! Le calme dépend de toi, l’espoir je te l’apporte, le bonheur... Dame ! le bonheur viendra quand il pourra !

Thérèse l’attira sur son cœur encore une fois.

– J’ai à causer avec toi, dit-elle.

– Attends ! Je n’ai pas fini. Tu serais déjà guérie, si le docteur Lenoir était venu il y a un mois. Je vous défends de secouer votre belle tête pâle, ma mère... Ne t’ai-je pas dit que j’apportais l’espoir ! Le maître a vu mes dessins. Il a passé une grande heure... oui, une heure, entends-tu, à retourner mon carton sens dessus dessous. Je ne balayerai plus l’atelier, je n’irai plus acheter le déjeuner de ces Messieurs ; je suis rapin en titre d’office : rien que cela ! apprenti Michel-Ange ! bouture de Raphaël ! Demain, j’aurai mon chevalet, ma boîte, mes brosses, comme père et mère... et une indemnité de deux cents francs par mois !

– Ton maître est un grand et bon cœur, dit Thérèse les larmes aux yeux. Nous reparlerons de cela, Roland. Tu vas avoir toute ta soirée, mon enfant chéri, car je n’ai pas besoin de toi...

– Bien vrai, maman, c’est que tu n’aurais qu’un mot à dire... au diable le costume de Buridan ! Il est magnifique, tu sais ?

– Je n’ai pas besoin de toi, répéta doucement la malade. Seulement, avant de rejoindre tes amis, tu me feras une commission. Tu vas partir tout de suite.

– Tu ne veux donc plus causer ?

– Je voudrais causer toujours, et t’avoir là, sans cesse, près de moi, mon Roland, mon dernier bien ; mais il y va de ton avenir.

– À moi tout seul ?

– De notre avenir à tous deux, rectifia Thérèse avec un soupir. C’est grave. Écoute-moi bien, et ne pense pas à autre chose pendant que je vais te parler.

Roland se leva et prit une chaise qu’il approcha du chevet. Il s’assit.

– Tu me crois très pauvre, commença la malade avec une solennité qui n’était pas exempte d’embarras. Je suis pauvre, en effet. Cependant, je vais te confier vingt mille francs, que tu porteras...

– Vingt mille francs ! répéta Roland stupéfait. Vous ! ma mère !

Un peu de sang monta aux joues de Thérèse.

– Que tu porteras, continua-t-elle, rue Cassette, n° 3, chez maître Deban, notaire.

Roland garda le silence.

La malade mit le portefeuille doré sur la couverture.

Roland la regardait. Ses joues étaient redevenues pâles comme des joues de statue. L’expression de son visage amaigri indiquait non plus l’embarras, mais une subite et profonde rêverie.

– J’aurais voulu faire cela moi-même, pensa-t-elle tout haut, mais je ne pourrais pas... de longtemps... jamais, peut-être !

Elle s’arrêta et regarda vivement son fils comme pour voir dans ses yeux ce qu’elle avait dit.

Roland avait les yeux baissés.

– Maintenant, murmura-t-elle, je parle comme cela sans savoir !

– Et que faudra-t-il dire au notaire ? demanda Roland.

– Il faudra lui dire : Madame Thérèse, de la rue Sainte-Marguerite, vous envoie ces vingt mille francs.

– Voilà tout ?

– Voilà tout.

– Le notaire me donnera son reçu ?

– Non, le notaire ne te donnera pas de reçu ; il ne peut pas te donner de reçu.

Elle sembla chercher ses mots et poursuivit avec fatigue :

– Le notaire te donnera autre chose. Et quand nous aurons cette autre chose... pas ce soir, car je sens ma tête bien faible... je t’expliquerai...

Roland prit sa main qu’il porta à ses lèvres, disant :

– Des explications de toi à moi, maman chérie !

La malade le remercia d’un regard qui disait à la fois l’élan de son amour maternel et la fière candeur de sa conscience.

– Pas comme tu l’entends, reprit-elle. Il n’y a pas de mystère autour de ce pauvre argent, mon fils ! mais il est des choses que tu dois savoir..., un secret, qui est à toi..., qui est ton héritage : un lourd secret ! Prends le portefeuille, mon Roland, et compte les billets de banque. Il y en a vingt. Un de moins, ce serait la ruine de ma dernière espérance !

Roland compta les billets, depuis un jusqu’à vingt, et les remit dans leur enveloppe.

Thérèse continua :

– Ferme bien le portefeuille et tiens-le à la main jusque chez le notaire. Je te répète le nom : M. Deban, rue Cassette, n° 3. Tu as bien écouté, n’est-ce pas ?

– Oui, ma mère.

– Écoute mieux ! Il faut parler au notaire lui-même, et qu’il soit seul quand tu lui parleras. Tu lui diras : je suis le fils de Madame Thérèse. Ne t’étonne pas de la façon dont il te regardera. C’est un homme qui... mais peu importe... Où en suis-je ? t’ai-je dit ce que le notaire devait te donner ?

– Vous êtes bien lasse, ma mère. Non, vous ne me l’avez pas dit encore.

Thérèse passa ses doigts tremblants sur son front.

– C’est vrai, murmura-t-elle, je suis bien lasse ; mais je reposerai mieux quand j’aurai tout dit. En échange des vingt mille francs, le notaire te donnera trois papiers : un acte de naissance, un acte de mariage, un acte de décès... répète cela.

– Un acte de naissance, répéta docilement Roland, un acte de mariage, un acte de décès.

– Bien. Il faut les trois : tout ou rien. Faute d’un seul, tu garderas ton argent... Tu as bien compris ?

– Parfaitement, ma mère.

– Alors, va... et reviens vite !

Roland se dirigea aussitôt vers la porte.

– Mais, objecta-t-il avant de passer le seuil, quand le notaire me donnera cet acte de naissance, cet acte de mariage, cet acte de décès, comment saurais-je si ce sont bien ceux que vous voulez, ma mère ?

Elle se leva toute droite sur son séant.

– C’est juste ! s’écria-t-elle. Défie-toi, défie-toi ! Tu as des ennemis, et cet homme vendrait son âme pour de l’argent ! L’acte de naissance, l’acte de mariage, l’acte de décès sont tous trois au même nom.

– Dites ce nom.

– Il est long. Écris-le pour ne pas l’oublier.

Roland prit une mine de plomb et un bout de papier.

Elle dicta d’une voix plus altérée :

– Raymond Clare Fitz-Roy Jersey, duc de Clare.

– À bientôt, maman chérie, dit Roland sur qui ce nom ne sembla produire aucun effet. Raymond Clare Fitz-Roy Jersey, duc de Clare. Est-ce bien cela ? Oui. À bientôt.

Il sortit. Elle retomba, brisée, sur son oreiller, mouillé d’une sueur froide, et balbutia en fermant les yeux :

– Duc de Clare ! comte, vicomte et baron Clare ! comte et baron Fitz-Roy ! Baron Jersey ! Ce nom ! ce noble nom ! ces titres... Tout est à lui ! Mon Dieu ! ai-je bien agi que je voie l’enfant heureux et glorieux... Et puis que je meure !... Il est temps... Je deviens folle !

II



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