Littérature québécoise








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Pierre Saurel

Cercueil à louer




BeQ

Pierre Saurel

Le Manchot # 46

Cercueil à louer

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Littérature québécoise

Volume 451 : version 1.0

Cercueil à louer
Édition de référence :

Éditions Québec-Amérique, 1983.

Collection Le Manchot

gracieuseté de Jean Layette

http ://www.editions-police-journal.besaba.com/

http ://lemanchot.editions-police-journal.besaba.com/

I



Drame dans la nuit


Plusieurs invités avaient assisté au mariage d’Hubert Lanthier et de Ninon Brébœuf.

La blonde mariée était resplendissante dans une robe de dentelle, bleu pâle. Hubert semblait le plus heureux des hommes. Enfin, il épousait la femme qu’il avait toujours aimée. Pourtant, Lanthier, qui approchait la trentaine, avait eu le choix. Beau garçon, possédant une excellente situation, c’était un don Juan. Il adorait flirter mais pour lui, la femme n’était pas un objet de convoitise. Il savait la respecter. Ceux qui le connaissaient intimement le disaient à cheval sur les vieux principes religieux.

– Ne croyez pas que je sois scrupuleux, disait-il à ses amis. Mais je n’approuve pas votre conduite. J’aime bien les femmes, j’adore sortir avec elles, les flirter, échanger quelques baisers, mais ça ne va pas plus loin.

Plusieurs jeunes filles avaient tenté de triompher des principes d’Hubert. C’était un bon parti et surtout, un homme qui savait plaire aux femmes.

Ninon Brébœuf était timide. Si elle n’avait pas été si délicate, elle aurait pu certainement remporter des concours de beauté. Mais elle était très mince, un peu trop même. On disait qu’elle pesait à peine cent livres. Ses joues étaient un peu creuses et ses yeux d’un bleu foncé s’enfonçaient un peu trop dans leurs orbites pour ajouter de la beauté à son visage.

Mais Ninon était fort distinguée et, ce qui est très rare chez une femme, elle ne parlait que pour dire le strict nécessaire. Excellente femme d’affaires, elle savait prodiguer des conseils judicieux à son mari, mais sans jamais insister, sans avoir l’air de se mêler de ses affaires.

Justement, le matin du mariage, une jeune fille avait lancé dans un rire qui sonnait faux :

– Avec ses airs de sainte nitouche, elle a réussi à décrocher le gros lot.

Ninon était orpheline. Hubert l’avait connue lorsqu’il s’était rendu à Labelle, dans les Laurentides visiter un de ses bons amis, Roland Brébœuf. Roland lui avait présenté sa cousine. Mais il ignorait que ça irait jusqu’au mariage.

C’est l’oncle Hector Brébœuf qui servait de père à la mariée. L’homme habitait un très vaste domaine dans la région de Labelle. Situé sur une montagne, le château (comme on l’appelait) était une demeure ancestrale. Une partie de la montagne appartenait aux Brébœuf et ce depuis des dizaines d’années.

Le matin du mariage, Hector, après avoir embrassé sa nièce, lui murmura :

– Je te souhaite beaucoup d’enfants. Mais j’espère que tu n’auras que des garçons, comme moi.

– Pourquoi, des garçons seulement ?

– Ne me dis pas que tu ignores la malédiction qui pèse sur notre famille ? Ton arrière-grand-mère, Sylvie, était une sorcière. On l’a brûlée sur la place publique.

– Mon oncle, je vous en prie, ne me parlez pas de ça.

Mais Hector avait ajouté :

– On a toujours dit que la première fille de la famille serait également une sorcière. Je suis très heureux de te voir en parfaite santé. Quand ton père m’a annoncé que sa femme avait mis au monde une fille...

Ninon avait été fort mal à l’aise. Cette conversation semblait l’avoir terriblement agacée.

Elle était au courant de l’histoire de la famille Brébœuf. Elle avait lu de nombreux bouquins se rapportant à la sorcellerie et elle connaissait l’histoire de son aïeule.

Peu de mois après sa naissance, ses parents étaient morts dans un accident de voiture. Le couple revenait d’une soirée. Les nuages s’amoncelaient, on annonçait un orage. La pluie tomba avec force et pourtant, cette nuit-là, il n’y eut qu’un coup de tonnerre et comme par hasard, la foudre était tombée sur la voiture que conduisait le père de Ninon.

Le couple, visage calciné, était mort sur-le-champ. Le cheval avait été passablement brûlé, on avait dû l’abattre et pourtant, la voiture à quatre roues était restée intacte.

Les mauvaises langues, celles qui croyaient aux fantômes, ne tardèrent pas à faire connaître leur version de l’accident.

– C’est une vengeance des sorciers.

– C’est l’aïeule qui a frappé parce que Brébœuf a mis une fille au monde.

Pendant de nombreuses années, Ninon n’avait pas attaché d’importance à tout ce qu’on racontait. Elle était populaire auprès des jeunes gens et pourtant, elle repoussait toutes leurs avances.

« Je ne dois pas me marier. Si jamais je mets une fille au monde, ce sera une catastrophe. »

Et pourtant, elle ne croyait ni aux fantômes ni aux histoires de sorciers, mais ça l’ennuyait. Et les paroles de son oncle Hector n’avaient fait que raviver de tristes souvenirs.

Hubert Lanthier s’était même rendu compte du changement d’humeur de la jeune mariée.

– Ninon, tu n’es pas bien ?

– De la fatigue, tout simplement. J’ai hâte d’être seule avec toi.

Et ce fut très tôt que le couple se sépara de leurs amis, des parents du marié et de l’oncle Hector, ainsi que des autres membres de sa famille ; Richard, le plus vieux de ses fils et sa femme Juliette, Roland, le second de la famille et son épouse Gertrude, et de ses deux autres cousins, non mariés, Hervé et Pierre.

Hubert Lanthier s’installa à Montréal. Il était directeur d’une agence de placements et on lui prédisait un fort bel avenir.

Une fois, à l’été, le couple se rendit visiter l’oncle Hector et les neveux de Ninon. La jeune mariée adorait l’endroit.

– C’est si calme, les Laurentides, j’y passerais ma vie.

Lorsque le médecin annonça à Hubert que sa femme était enceinte, l’attitude de Ninon changea. Elle devint taciturne, maussade, se mit à répliquer souvent à son mari et surtout, elle commença à s’éveiller la nuit en poussant des cris, prise de convulsions, tremblant comme une feuille (ce n’est qu’en se blottissant dans les bras de son mari qu’elle retrouvait la paix).

Hubert en avait causé avec son médecin de famille.

– Voyons, mon petit, ne t’en fais pas inutilement. J’en ai vu des femmes enceintes dans ma vie, tu sais. Ces réactions sont normales. Elle approche la trentaine, elle craint d’enfanter c’est normal, tout ça, je vais lui prescrire des calmants.

Malgré les calmants, Ninon avait des nuits de plus en plus agitées. Elle était enceinte de six mois lorsqu’elle déclara à son mari :

– Je suis allée passer des radiographies à l’hôpital. On ne peut me dire s’il s’agit d’un garçon ou d’une fille. J’ai peur Hubert.

– Moi, je préfère un garçon, mais si c’est une fille, nous l’accepterons. Elle poussa un cri :

– Non, jamais !

– Ninon, qu’est-ce que tu as ? Pourquoi crier ?

– Laisse-moi, laisse-moi, tu ne comprendras jamais.

Mais une semaine plus tard, il recevait un appel de son médecin de famille.

– Quelque chose ne va pas. Votre épouse, Ninon, m’a offert cinq mille dollars pour un avortement.

– Quoi ?

– Je regrette, Hubert, mais à votre place, je ferais voir votre femme par un bon psychiatre.

Hubert n’attacha aucune importance à la recommandation de son médecin. Pour lui, les nuits étaient de véritables tortures. Sa femme s’éveillait à tout instant, criait, hurlait, puis, elle se rendormait et le lendemain, elle avait retrouvé son calme.

Deux fois, il retrouva sur sa table de chevet des volumes ayant trait à la sorcellerie, mais il n’y accorda aucune importance.

À l’hôpital, lorsque Ninon enfanta, elle refusa de voir son bébé : une fille.

Lorsqu’elle fut de retour à la maison, elle ne s’occupait jamais de la petite à un point tel qu’il dut engager une jeune infirmière pour voir aux bons soins de l’enfant.

Puis, les semaines passèrent. Lorsque le bébé eut atteint l’âge de deux mois, comme Ninon semblait s’être remise, on décida de renvoyer l’infirmière. Cependant, la jeune mère passait des heures à surveiller l’enfant d’une étrange façon.

– Son attitude n’est pas normale. Il y a des choses qui m’inquiètent, confia Hubert à un ami. Une fois, je l’ai vue gifler l’enfant, sans aucune raison apparente.

Et le drame survint !

Ninon avait recommencé à avoir des cauchemars. Elle parlait de sorcières, de sorts qui avaient été jetés. Elle disait adorer son enfant.

– Si seulement ça avait été un garçon, il n’y aurait pas eu de problème.

Hubert cherchait à tourner les craintes de son épouse en plaisanteries.

– Les autres que nous aurons seront des gars. Sept de suite et le septième aura un don. C’est connu. Et puis, rappelle-toi ton oncle Hector, lui, il n’a eu que des garçons.

Mais Ninon ne s’amusait pas des blagues de son mari. Souventes fois, la nuit, elle se levait et Hubert l’entendait marcher de long en large, dans la maison.

Un soir, il trouva un livre sur la table de chevet de son épouse.

« Les morts-vivants. »

Il le feuilleta. On y parlait de gens morts qui étaient revenus à la vie, autrement dit, de revenants. On citait des cas.

– Pourquoi lis-tu ça ? Ce n’est rien de sérieux. Voyons, Ninon, tu sais fort bien que les revenants, ça n’existe pas. Je sais que certains médiums disent avoir des relations avec les morts ; ça, c’est possible, mais les revenants, non, non et non. Je veux que tu cesses ce genre de lectures. C’est tout ça qui te trouble.

Mais Hubert n’était pas au courant de l’histoire de la famille Brébœuf. Si seulement il avait su, il aurait pu chercher la vérité, il aurait pu amener sa femme chez un spécialiste qui l’aurait guérie de ses phobies. Mais Ninon ne lui avait rien raconté et son ami et cousin par alliance, Roland Brébœuf, ne lui avait jamais relaté l’histoire abracadabrante de ses aïeux.

Cette nuit-là, Hubert Lanthier s’éveilla brusquement. La petite pleurait. Ninon s’était levée. Elle devait être auprès de son enfant. Brusquement, le bébé cessa de pleurer et Ninon se mit à rire comme une démente. Hubert l’entendit crier :

– Je l’ai délivrée ! Je l’ai délivrée ! Elle ne sera pas sorcière !

Et ce rire continu résonnait dans toute la "maison.

Sans même prendre le temps de passer sa robe de chambre, Hubert se leva et courut à la chambre du bébé.

Le spectacle horrible le cloua sur le seuil de la porte. Ninon, ses cheveux blonds en broussaille, était debout au centre de la pièce. Elle tenait son bébé par le cou et le secouait violemment.

– Ninon ! Laisse-la.

Mais la femme n’entendait absolument rien. Ses yeux étaient hagards, tout son corps tremblait. Lorsque Hubert la toucha, elle se retourna et se mit à le frapper avec l’enfant. Le jeune marié comprit qu’il n’avait qu’une seule alternative et il frappa durement sa femme à la mâchoire. Elle s’écroula sur le lit tout en laissant tomber le bébé sur le plancher.

Hubert ramassa le petit corps. L’enfant avait la figure bleue. Il ne respirait plus. Il devait être mort depuis déjà quelques minutes. Comme un fou, il plaça le bébé sur le lit et pratiqua aussitôt la respiration artificielle. Il ne vit pas Ninon qui reprenait connaissance et qui se levait. Hubert se retourna juste à temps. Sa femme s’était emparée d’une lampe sur le bureau, et se préparait à le frapper. Il la désarma. Elle se débattait et pour une petite femme, elle était d’une force extraordinaire, une force décuplée par l’état nerveux dans lequel elle se trouvait. Hubert dut cogner une seconde fois et avec plus de force. Ninon tomba, sans connaissance.

« Ça ne se peut pas ! c’est pas possible ! Mais pourquoi ? Pourquoi a-t-elle fait ça ?

Hubert remit le bébé dans son petit lit, hésita, regarda longuement sa femme puis décida d’appeler la police.

– Vous faites mieux d’envoyer une ambulance, ajouta-t-il, après avoir expliqué le drame affreux qui venait de se dérouler. Vous devez faire soigner mon épouse.

Les policiers ne tardèrent pas à arriver. On questionna le mari.

– Ma femme a perdu la raison, je ne vois pas d’autres explications.

Et il parla des cauchemars de Ninon.

– Vous auriez dû la faire soigner, déclara l’officier de service.

– Je ne la croyais jamais si malade que ça.

Ninon avait repris conscience mais elle ne reconnaissait plus son mari, elle ignorait ce qui s’était passé. Lorsqu’on l’emmena, elle ne protesta pas. Elle ne s’informa même pas de l’état de son enfant.

Ninon Lanthier avait perdu la raison.

II



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