Littérature québécoise








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Un testament


Robert Dumont, le détective privé qui avait perdu l’avant-bras gauche à la suite d’un accident et qu’on appelait depuis lors le Manchot – même si sa prothèse remplaçait adéquatement son membre –, avait passé une semaine épuisante.

De retour d’une enquête à Plattsburg, il avait appris que sa mère, la petite Corinne Dumont, qui avait dû remplacer Danielle Louvain, la jeune et jolie secrétaire, s’était subitement sentie indisposée. Elle se plaignait de fortes douleurs à l’estomac et avait même perdu connaissance.

Le détective Louis Landry, qui avait charge de l’agence durant l’absence du Manchot, avait fait transporter Corinne à l’hôpital.

Cette dernière rassura le médecin.

– Ce n’est pas grave, ça m’arrive de temps à autre, ces douleurs. Ce sont des pierres que j’ai au foie. On devait m’opérer, mais je me croyais guérie.

Les médecins procédèrent à des examens. Le Manchot, dès son arrivée à Montréal, se rendit au chevet de sa mère. Danielle, sa secrétaire et ses deux assistants, Candy Varin et Michel Beaulac avaient tenu à l’accompagner.

Le spécialiste apprit au Manchot :

– Votre mère avait raison. Elle a des pierres au foie. Mais ce qui m’inquiète, c’est une tumeur que nous avons découverte, à l’estomac. Il nous faut opérer, nous allons pratiquer une biopsie.

Ce mot fit peur au détective. On allait rechercher le cancer.

L’opération n’eut lieu que le mercredi matin, les heures précédentes avaient été coupées par les nombreux examens.

Le jeudi après-midi, le Manchot fut convoqué à l’hôpital par le spécialiste.

– Je vais être très franc avec vous, Dumont. Nous avons enlevé cette tumeur maligne. La biopsie s’est révélée positive.

– Cancer ?

– Oui, mais attendez. Nous avons enlevé la tumeur et rien d’autre ne semble affecté. Ses chances de guérison complète sont excellentes. Mais elle a été opérée juste à temps.

– Donc, le cancer ne peut se généraliser .

– Je ne puis être catégorique, mais je ne le crois pas. Tous les jours, nous réussissons des opérations de ce genre et les malades sortent d’ici complètement guéris. Dans de très rares cas, le cancer a continué à se propager. Mais c’est la toute petite minorité. Voilà, maintenant, vous savez tout. Il faudra du repos à votre mère. Elle n’est plus dans sa prime jeunesse. Nous la suivrons durant plusieurs mois. Mais ce n’est que dans six ou neuf mois que nous pourrons affirmer qu’elle est complètement rétablie.

À la suite de l’opération, Corinne fit une poussée de fièvre. Le Manchot resta à son chevet. Il avait confié la direction de l’agence à Michel Beaulac. Le vendredi soir, la fièvre tomba. Corinne était sauvée. Le Manchot entra chez lui complètement épuisé. Heureusement, à moins de travail urgent, les bureaux de l’agence étaient toujours fermés le samedi et Dumont s’était bien promis de faire la grasse matinée.

Il était neuf heures et demie lorsque le téléphone sonna. Le Manchot fut fort surpris en voyant l’heure. Il était très rare qu’il se levait plus tard que sept heures, le matin. Il décrocha le récepteur de l’appareil téléphonique placé sur sa table de chevet.

– Allô ?

– C’est vous, Dumont ?

– Oui.

– Ici Hubert Lanthier. J’espère que je ne vous dérange pas ? Vous ne dormiez pas toujours ? Le Manchot se mit à rire et mentit :

– Il est neuf heures trente. Qu’y a-t-il, Lanthier ? C’est samedi, la bourse est fermée.

Lanthier et Dumont se connaissaient depuis plusieurs années. Le détective avait entière confiance en l’agent de placements. Quand il avait retiré une forte somme, suite à son accident, il en avait confié une partie à Lanthier et l’argent avait fructifié grâce à d’excellents placements.

– Non, tout va bien de ce côté-là, soyez rassuré. Je vous enverrai un rapport la semaine prochaine, je me suis permis de vendre certaines actions qui étaient à la hausse. J’ai replacé vos profits.

– Je vous fais confiance.

– Si je vous appelle, Dumont, c’est à titre de détective privé. Je veux retenir vos services.

– Vous avez volé vos clients ?

– Ne blaguez pas, reprit Hubert, c’est très sérieux. Il faudrait que vous veniez me rejoindre à Labelle, le plus tôt possible.

– Labelle, fit le détective, surpris. Vous y avez un camp d’été ?

– Nous habitons là depuis que ma femme est sortie de l’hôpital. Il est survenu un drame et il est fort possible que Ninon soit accusée de meurtre et moi de complicité.

Le Manchot s’installa confortablement dans son lit, puis demanda à son agent en placements de lui raconter toute l’affaire.

– Ce serait beaucoup plus simple si vous pouviez venir.

– Écoutez-moi bien, Lanthier. Moi aussi, j’ai mes préoccupations. Ma mère a été opérée mercredi matin. Il y a eu des complications mais elle semble sauvée. Je me dois de lui rendre visite en fin de semaine. Je ne puis la laisser seule. Nous n’avons pas de parenté... Alors, avant de prendre une décision, j’aimerais savoir ce qui s’est passé. Vous pouvez parler ?

– Oui, je suis seul à la maison. Ninon est au château de son oncle. C’est lui qui est décédé.

La conversation dura presque trente minutes. Lanthier ne cacha rien au Manchot.

Il raconta la longue maladie d’Hector Brébœuf, de celle de sa femme qui avait perdu momentanément la raison. Il parla de ses quatre cousins germains et il relata l’incident de l’arsenic. Enfin, il ne cacha pas que Ninon croyait son oncle fou, car il pensait pouvoir revenir à la vie.

– Ne perdez pas votre temps avec les histoires de revenants, fit le détective en lui coupant la parole.

– Ça a beaucoup d’importance dans le récit. Monsieur Brébœuf n’avait personne à qui raconter ses sornettes. Ninon fut pour lui un véritable baume. Les histoires à dormir debout de Brébœuf la passionnaient. Je lui déconseillais de l’écouter mais elle se disait guérie et voulait aider son oncle.

Enfin, il parla de la conversation qu’il avait eue avec Richard.

– Il a raison, fit le Manchot. Un peu d’arsenic à un malade qui souffre d’une telle maladie et c’est la fin.

– Richard est toujours en contradiction avec ses frères. J’ignore pour quelles raisons, mais il ne viendra pas à Labelle avant lundi matin. L’oncle, selon son désir, ne sera pas embaumé. On l’enterrera dans son cercueil de bois.

– Tiens, pourquoi ?

– Un mort-vivant doit toujours être enterré dans un cercueil de bois. Monsieur Brébœuf a tout prévu, il peut même ouvrir son tombeau de l’intérieur.

Le Manchot ne put s’empêcher de rire.

– Incroyable !

– Lundi, Richard sera là et je crains le scandale qui peut survenir avant les funérailles. Il va sûrement faire intervenir les autorités judiciaires. Si lundi on n’enterre pas monsieur Brébœuf, si on pratique l’autopsie et si on découvre de l’arsenic...

– Les policiers sauront rapidement que vous en avez acheté pour votre femme...

– Qui héritera d’un fort montant, si réellement monsieur Brébœuf a fait un testament olographe.

– Il n’a pas vu son notaire ?

– Il devait le rencontrer au début de la semaine, le rendez-vous avait été pris.

Le Manchot réfléchissait.

– Rien ne sert de nous énerver, Lanthier, dit-il enfin, il ne se passera rien de spécial d’ici lundi. À moins qu’il n’y ait des complications dans la maladie de ma mère, je serai à Labelle, très tôt, lundi matin. Si les policiers intervenaient avant cela, appelez-moi. Vous avez le numéro de l’agence ?

– Oui.

– Si je ne suis pas à mon appartement, ma téléphoniste prendra l’appel. Je la préviendrai et elle me transmettra le message, même si je suis à l’hôpital. Entre temps, menez votre petite enquête, sans attirer l’attention évidemment. Cherchez à savoir si ce monsieur Brébœuf a bu quelque chose durant la soirée.

– Il était seul avec sa gouvernante qui lui servait également d’infirmière. Tout le reste de la famille était au village où il y avait fête et ils sont tous entrés vers deux heures du matin. Mais Richard a dit que le poison agissait lentement.

– Je ne crois pas, non... pas sur une personne malade. Je me renseignerai. Mais si on a empoisonné l’oncle de votre épouse et si le médecin fixe la mort aux environs de minuit, c’est peu de temps avant qu’il a dû ingurgiter le liquide. Donc, vous pouvez chercher à savoir si ceux qui habitent au château sont tous demeurés à la fête. Le château est loin du village ?

– Non, il est situé dans la montagne, mais c’est à un demi-mille environ ou un kilomètre si vous préférez.

– Quelqu’un a pu laisser la fête et revenir au château sans attirer l’attention. Mais nous parlons sans doute inutilement. Les appréhensions du pharmacien ne sont pas fondées. Je me fie beaucoup plus au médecin. Pour quelles raisons s’objecterait-il à une autopsie ?

– Bah ! c’est un vieux médecin de campagne. Il doit avoir près de soixante-dix ans. Alors, les complications de ce genre, vous comprenez...

– Comptez sur moi, j’irai à Labelle lundi, à moins que je ne reçoive un autre coup de fil. Et le Manchot ajouta avec bonne humeur.

– Chaque fois que je vous ai confié des sommes d’argent et que vous avez réalisé des profits, Lanthier, vous avez pris votre commission, c’est votre salaire...

– Je comprends fort bien ce que vous voulez dire, Dumont. Je vous ai demandé un service, mais je veux vous engager. Votre prix sera le mien.

– Entendu, à lundi, Lanthier.

Le Manchot raccrocha.

– Des contes à dormir debout, des fantômes qui hantent un château, un mort qui a déjà dit qu’il ressusciterait... pas surprenant que ceux qui se trouvent dans ce milieu se posent des questions à la suite de ce décès.

Il alla prendre une bonne douche, se vêtit, déjeuna puis appela à l’hôpital. Il fut tout heureux d’avoir sa mère au bout du fil.

– J’ai passé une très bonne nuit. Ne t’inquiète pas, la petite Corinne n’est pas encore morte. J’ai toujours joui d’une bonne santé. Je vais tous vous enterrer.

– Bravo, j’aime vous voir dans cet état, maman. Je passerai vous visiter cet après-midi. Si possible, je resterai avec vous jusqu’à ce soir.

– Tu es gentil.

Il rejoignit ensuite son bras droit, Michel Beaulac, pour lui demander de prendre charge du bureau, lundi matin.

– Une nouvelle affaire en perspective. J’ai un client à rencontrer hors de Montréal et il est possible que je sois absent toute la journée.

Michel demanda :

– Vous allez visiter votre mère, je suppose ?

– Cet après-midi, oui.

– Eh bien, nous discuterons de tout ça car je m’y rends avec Yamata et nous passons prendre Candy. Donc, à cet après-midi, boss.

*

Il était difficile de dire l’âge d’Aline Rivard. Grande, bien tournée, elle n’était pas laide mais son air sévère la rendait antipathique.

Elle avait les cheveux très bruns et longs. Elle ne se frisait pas. Elle portait une coiffure lisse, les cheveux tirés vers l’arrière et ramenés en toque, sur la nuque. Elle avait d’épais sourcils, des lunettes à larges montures d’écaille très foncées et à grands verres. Enfin, elle ne portait qu’un soupçon de rouge à lèvres, une simple ligne qui rendait ses lèvres très minces. Sa robe à collet montant la faisait se tenir la tête très droite. Elle avait un ton sec qui n’admettait aucune réplique.

Hervé, en la voyant, s’était dit :

– Si cette femme voulait, elle pourrait être très jolie. Ce n’est pas une planche à pain comme Gertrude ou encore, ma cousine Ninon. Mais quelle allure sévère, elle a une vieille fille, type directrice de couvent...

Pierre avait dit en riant :

– Moi, à la place de papa, je n’endurerais pas cet air de « beu ». J’ai l’impression que, si elle rit, la figure va lui craquer.

Aline Rivard semblait tout diriger. Elle s’adressa à Bertrand Girard, le directeur de funérailles.

– Monsieur Roland m’a dit qu’il n’était pas question d’embaumer le corps de son père, et que c’est ici que vous allez l’exposer ?

– Oui, comme autrefois, sur le lit. Nous ne le mettrons dans son cercueil que lundi matin, pour nous rendre à l’église.

– Dans ce cas, sortez tous de la chambre, ordonna-t-elle.

Gertrude était assise dans un grand fauteuil. Elle la prit par le bras.

– Laissez-moi seule avec votre père.

– Qu’allez-vous faire ? demanda l’épouse de Roland.

– Tout d’abord, le lit, je vais enlever tout ce qui traîne dans la chambre puis je vêtirai monsieur Brébœuf.

Gertrude réagit immédiatement.

– Son linge, je dois m’en occuper.

– Il est déjà tout prêt, répliqua sèchement Aline. J’ai sorti son habit bleu marine, sa chemise blanche, sa cravate bleue et rouge, ses bas et ses souliers noirs... ses souliers neufs.

Gertrude regarda la gouvernante. Cette femme ne lui avait jamais plu avec ses airs de dictatrice, mais elle devait admettre qu’elle faisait un bon travail..

Roland prit sa femme par le bras.

– Allons, viens, Gertrude ; toi aussi Ninon.

Cette dernière demanda :

– Où est passé mon mari ?

– Il est allé téléphoner à Richard. Probable qu’il a dû retourner chez vous.

Pierre ricana :

– Il ne veut pas qu’on entende sa conversation, il nous trouve trop curieux.

Roland, avant de sortir de la pièce, se retourna du côté de la gouvernante.

– Je reviens vous aider pour déplacer le corps, madame.

– Inutile, répliqua Aline, il pèse une plume. Ça ira beaucoup plus vite si je suis seule.

Et la gouvernante ferma la porte à double tour. Gertrude s’adressa à Pierre :

– Si tu étais gentil, tu irais chercher quelques fleurs. Il y en a dans le jardin qui sont déjà ouvertes.

Pierre se retourna vers Ninon.

– Vous venez avec moi ? Puisque votre mari vous abandonne, ma chère cousine, je vais vous servir de chevalier servant.

– Laisse-la tranquille, répliqua Roland. Où est Hervé ?

– Au téléphone. Il annonce la nouvelle à la parenté et aux amis.

Ernest, le vieux domestique parut à ce moment-là. Il s’avança vers Roland qui escortait Gertrude et Ninon.

– Puis-je vous être de quelque utilité ?

– Vous avez fait monter le cercueil ?

– Oui. Monsieur Girard a dit qu’il apportera tout ce qu’il faut pour mettre à l’intérieur de cette boîte de bois.

Gertrude éclata :

– Ça n’a aucun sens Roland, tu ne vas pas enterrer ton père là-dedans. Il laisse assez d’argent pour que nous puissions lui acheter un cercueil potable.

Ninon faillit se fâcher.

– Il n’en est pas question. Mon oncle m’a fait promettre de faire respecter ses dernières volontés. Il ne pourra jamais sortir d’un cercueil de métal.

Tous regardèrent la cousine. Pierre murmura en se dirigeant vers le jardin :

– Hubert fait mieux d’y voir, pour moi, elle recommence à se troubler.

Ernest se pencha vers Roland :

– En parlant d’argent, j’aimerais vous dire deux mots en particulier, monsieur.

Gertrude et Ninon allèrent prendre place sur le grand divan du salon.

Ernest conduisit Roland dans la cuisine. Le cercueil de bois avait été placé sur la table.

– Vous enlèverez ça de là, Ernest.

– Monsieur Girard l’emporte et le ramènera dans quelques heures. Il sera tout doublé de satin.

Le directeur parut dans la porte de la cuisine avec un de ses employés.

– On peut apporter le cercueil ?

– Allez-y, fit Roland.

– Pour le capitonnage, notre travail...

Roland coupa court à la conversation :

– Vous nous enverrez votre compte. Ce n’est pas le temps de discuter de ça.

Lorsque les deux hommes furent sortis avec la boîte en bois, Roland demanda au vieux domestique :

– Que vouliez-vous me dire ?

– C’est au sujet du testament, monsieur...

– Je sais, je sais, Ernest. Papa voulait le changer. J’avais même téléphoné au notaire. Malheureusement, il n’a pas eu le temps de le faire.

– Si, fit le vieux domestique. La semaine dernière, il m’a demandé de lui apporter un stylo et du papier puis d’aller au village chercher un ami, et de revenir aussitôt. Quand je suis arrivé avec Baptiste Lemieux, monsieur nous a demandé de signer une feuille toute écrite à la main. Ça commençait par « Ceci est mon testament » et au bas, il avait tracé deux lignes. « Signez ici », nous a-t-il dit, après avoir lui-même signé la feuille.

Roland demanda :

– Où est ce supposé testament olographe ?

– Monsieur m’a demandé de le conserver jusqu’à ce qu’il ait vu son notaire. Je dois le remettre aux enfants.

– Eh bien, nous sommes tous là à l’exception de Richard et...

La porte séparant la cuisine de la grande salle à manger s’ouvrit. Hervé parut en compagnie de Hubert.

– J’ai rejoint Richard, dit ce dernier. Il sera ici pour les funérailles. Il a des assemblées importantes avec ses associés et sa secrétaire.

Hervé ricana :

– On les connaît, ses assemblées. Il n’est pas pour rater une fin de semaine en compagnie de sa secrétaire. Sa femme, Juliette, est innocente ou bien aveugle. Tous, nous savons que Richard la trompe régulièrement.

– Toi, tu ne sais absolument rien, Hervé.

– Attention à ce que tu dis, Roland. Je pourrais en raconter long sur toi.

Hubert se sentait mal à l’aise. Il vint pour sortir, mais Roland le retint.

– Non, reste ici, Hubert. Qu’est-ce que Richard a dit au sujet de papa ?

– Il se peut qu’il mêle la police à cette affaire. Il en discutera avec vous, lundi.

Roland se tourna alors vers Ernest.

– Puisque Richard n’arrivera que pour les funérailles, je crois qu’il serait important que l’on connaisse les dernières volontés de papa.

Et il apprit à son frère et à Hubert que monsieur Brébœuf avait fait un testament olographe.

– Nous sommes tous ici, mes deux frères, notre cousine Ninon, son mari, ma femme, vous Ernest et la gouvernante. Ça la concerne peut-être aussi. Il ne manque que Richard. Tu es d’accord avec moi, Hervé.

– Évidemment.

Ernest décida alors de retourner à sa maison, là où il gardait le testament. Aline parut dans la porte de la chambre.

– Vous pouvez entrer, le défunt est prêt. Gertrude et Ninon passèrent les premières. Hubert suivait, les deux frères, Hervé et Roland fermaient la marche. Le corps était étendu sur le lit, mains jointes sur la poitrine.

Aline avait étendu le couvre-pied et fait un rapide ménage. C’était fort présentable.

Gertrude tomba à genoux et se mit à pleurer. Roland se pencha sur elle.

– Allons, calme-toi.

Ninon déclara d’une voix suffisamment forte pour être entendue de tous :

– Ne vous en faites pas, si votre père a dit vrai, il reviendra à la vie.

Gertrude se retourna brusquement vers Hubert.

– Voulez-vous la faire taire ? Cette folle ne sait pas ce qu’elle dit !

– Gertrude !

Roland avait serré brusquement le bras de sa femme. La blonde et mince femme s’excusa.

– Je ne voulais pas dire ça. Nous sommes tous très nerveux.

Pierre parut avec des fleurs. Il les tendit à Aline.

– Allez chercher des vases et disposez-les de votre mieux. D’ici demain, il devrait y avoir des couronnes ou des gerbes.

Aline sortit en emportant les fleurs. Pierre se mit à genoux et récita une courte prière puis voulut sortir.

– Où vas-tu, demanda Hervé ?

– Dans le jardin. Je déteste les atmosphères lugubres moi, ça m’étouffe.

– Ne pars pas, fit Roland. Nous allons tous nous retirer au salon et faire la lecture du nouveau testament de papa.

Et en attendant l’arrivée d’Ernest, Roland parla du testament olographe.

– Évidemment, il faudra faire authentifier ce testament et ça...

Ninon s’écria :

– Moi, je sais qu’il existe, mon oncle me l’avait dit et...

Hubert lui fit signe de se taire. Il ne voulait pas que sa femme parle trop. Il ne la sentait pas dans son état normal.

On s’installa dans le grand salon. Comme Richard était absent, Roland devenait l’aîné et on lui demanda de faire la lecture.

Au tout début, Hector Brébœuf parlait de son domestique et vieil ami Ernest Lavigueur.

« Ernest pourra demeurer à l’emploi des châtelains mais il mérite quand même une récompense. J’ai prévu pour lui une allocation de cent dollars par semaine, jusqu’à sa mort. Ce montant ajouté à sa pension de vieillesse lui permettra de vivre décemment. »

Roland arrêta de lire pour demander à Ernest.

– Vu que le reste ne vous concerne pas, installez-vous dans la salle à dîner et s’il vient des visiteurs pour papa, faites-les attendre, ça ne devrait pas être très long.

Hector laissait à sa gouvernante-infirmière une récompense de cinq mille dollars pour ses bons soins.

« À ma belle-fille Gertrude, une somme de dix mille dollars. »

Gertrude ne broncha pas. Elle s’attendait probablement à plus, elle qui s’était occupée de son beau-père durant des années.

« À mes quatre fils, Richard, Roland, Hervé et Pierre, je lègue le château, le domaine et toutes ses dépenses à l’exception de la maison qu’habite ma nièce, madame Lanthier. Cette maison deviendra la propriété de Hubert Lanthier. »,

– Je ne m’attendais pas à ça, murmura Hubert.

Roland continua :

– De plus, je lègue à mon fils Roland qui a vécu à mes côtés au cours des dernières années, la somme de cinquante mille dollars.

Gertrude esquissa un sourire. Mais Roland avait froncé les sourcils. Il savait que son père possédait passablement d’argent à la banque et dans diverses autres institutions de placements.

– Continue, fit Hervé, on a hâte de savoir.

– À Hervé et Pierre, chacun trente mille dollars. Ils sont venus me visiter régulièrement.

– Avoir su, ricana Pierre, je serais venu toutes les fins de semaine, ça aurait fait grossir la galette.

– Tais-toi donc, idiot, fit Hervé.

Lorsque le silence revint, Roland poursuivit.

– À Richard, le plus vieux de mes fils qui a semblé m’oublier : je ne lui en veux pas. Je sais très bien qu’il a une bonne situation et qu’il est à l’abri de tout souci financier, mais quand même, je lui lègue la somme de vingt mille dollars.

– Moi, fit Hervé, je ne lui aurais rien donné à ce sans-cœur-là.

Pierre faisait un rapide calcul :

– Cinquante, plus deux fois trente, plus vingt, ça fait cent trente mille. Je croyais que le vieux valait plus de trois cent mille, sans compter le domaine.

– Peut-être laisse-t-il la balance à une œuvre philanthropique, murmura Hervé.

– L’association des revenants et des fantômes incorporée, ricana Pierre.

Gertrude, très nerveuse, cria presque :

– Voulez-vous vous taire, vous deux. Vous oubliez que votre père repose dans la chambre voisine. Tu as fini Roland ?

– Non.

Il avait cependant eu le temps de jeter un coup d’œil sur les dernières lignes du testament. Il était devenu très rouge et ses mains tremblaient légèrement.

– Enfin, à ma nièce Ninon, la fille de mon frère Vincent, je lègue le reste de ma fortune.

Pierre ne put s’empêcher de s’écrier en frappant sur l’épaule d’Hubert.

– Ça y est, avec ses petits airs de lèche-cul, elle a décroché le gros lot.

Hubert se leva brusquement.

– Tu fais mieux de surveiller tes paroles, toi, mon gros.

– Du calme, fit Ninon froidement. Je veux entendre ce que mon oncle a à dire.

Hervé s’était placé entre son frère et l’époux de sa cousine. Roland put donc continuer.

– Depuis que Ninon est venue s’établir dans les Laurentides, elle a ensoleillé mes jours. Elle ne me traitait pas de vieux fou. Elle a su m’écouter. Elle croyait ce que je lui disais. Ninon est une véritable Brébœuf, pure laine la seule qui, comme moi, fera un jour partie des morts-vivants. Ninon consultera le notaire et mon banquier. Lors de ma dernière révision, ma fortune se chiffrait à près de quatre cent mille dollars. Avec les intérêts accumulés, moins l’argent qui sera versé à mes fils, elle recevra aux environs de trois cent mille dollars. Je lui promets de la revoir très bientôt. Quant à vous tous qui écoutez cette lecture et qui ne croyez pas aux morts-vivants, si je vous apparais, ce sera simplement pour hanter vos souvenirs. Enfin, je lègue mon âme à Dieu en espérant qu’il la prendra dans son paradis. Quant à mon corps, je le garde puisque j’en aurai besoin très bientôt. Et c’est signé : Hector Brébœuf, puis il y a la signature de Ernest et celle de son ami Baptiste, comme témoins. C’est parfaitement légal, conclut Roland.

Hervé s’était contenu tout le long de la lecture. Mais à la fin, il éclata :

– Richard n’acceptera jamais ça et moi non plus. Il est clair que le vieux n’avait pas toute sa raison quand il a fait ce testament. Nous le contesterons devant les tribunaux.

Il sortit brusquement de la pièce, sitôt suivi de Pierre.

IV



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