Littérature québécoise








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Trois hommes d’État


Environ quatre mois après les scènes que nous avons décrites dans les chapitres précédents, par une froide soirée de janvier, dans une mansarde d’une assez pauvre maison du faubourg Saint-Jean, à Québec, un jeune homme était assis près d’une table, où il paraissait lire et méditer profondément sur sa lecture. Il y avait sur cette table deux livres ouverts l’un dans l’autre. Le plus grand et le plus gros, celui de dessous, c’était les Lois civiles de Domat ; le plus petit, celui de dessus, c’était les Martyrs de Chateaubriand. Il était évident que le jeune homme avait d’abord voulu étudier sérieusement, mais qu’ensuite il avait contraint l’in-folio de Domat à donner l’hospitalité au petit volume des Martyrs, de manière que la poésie avait eu littéralement le dessus sur la jurisprudence.

L’ameublement de la petite chambre de l’étudiant (car à ce trait qui ne reconnaîtrait un étudiant en droit de première année ?) était pauvre et bizarre à la fois. Un grand sabre avec un habit rouge militaire, et un shako étaient suspendus à un clou à la cloison. Deux grands dessins à la craie, richement encadrés, souvenirs de collège, étaient disposés de chaque côté de cette espèce de trophée. Des quatre pans de cette chambre deux étaient formés par un mur blanchi à la chaux, et les deux autres par une simple cloison de planches de sapin, qu’une propreté exquise faisait paraître luisantes et dorées, ainsi que le plancher, qui était nu, à l’exception de ce que recouvraient deux bouts de tapis étalés avec orgueil, l’un près du lit, l’autre près de la table d’étude. Une petite armoire d’un bois très vil, peinte en rouge, et dont on avait fait une bibliothèque à l’aide de quelques planches, était posée sur la table et couronnée par une statue d’Hercule, en plâtre, statue presque colossale, et dont l’acquisition avait dû épuiser pour plusieurs mois les subsides que le maître du logis recevait de ses parents. Des gravures et des lithographies, représentant soit des sujets religieux, soit des danseuses plus ou moins décolletées, étaient collées çà et là sur les cloisons et sur les deux pans de la petite armoire. Un petit crucifix doré, cadeau d’une mère pieuse, protestait, au chevet du lit, contre l’espèce de transformation qui s’opérait dans les idées de l’étudiant. Le lit, placé dans un des angles de la chambre, la table d’étude avec la bibliothèque improvisée, placées dans l’angle opposé, trois mauvaises chaises en paille, un grand coffre bleu, et un petit nécessaire, très antique dans sa forme, formaient tout le ménage du jeune célibataire. Au-dessus de la porte, il y avait une énorme tête d’orignal au bois large et développé, qui aurait fait honneur à un musée d’histoire naturelle, ou au salon de quelque Nemrod de Québec ou de Montréal ; mais nous devons dire que celui qui aurait attribué la mort du noble animal au possesseur de sa dépouille, aurait commis une criante injustice.

Comme on le voit, tout dans cette petite chambre trahissait dans celui qui l’occupait une association d’idées étranges, une lutte intérieure de la religion contre la mondanité, un attachement capricieux pour des objets futiles, un grand dédain pour toutes les bonnes et utiles choses qui composent ce que l’on appelle le confort.

Charles Guérin, car nos lecteurs n’ont pas manqué de deviner que c’était notre héros que nous leur présentions ainsi métamorphosé ; Charles Guérin avait en effet passé par une de ces crises inévitables, qui modifient les idées et le caractère d’un jeune homme ; il avait éprouvé à la suite du départ de son frère une série d’émotions qui avaient rendu plus vague encore et plus inquiète son âme irrésolue quoique ambitieuse.

Par les débris que l’on avait recueillis, on avait découvert que le vaisseau qui avait sombré près de la petite île, était le Royal-George, l’un des navires partis du port de Québec, le jour où Pierre Guérin avait dû s’embarquer. Il ne restait donc que peu de doute à Charles sur le sort de son frère. Ce dernier événement avait été soigneusement caché à madame Guérin ; Louise et Charles se contentèrent de pleurer et de prier en secret, comme on les a vus faire au pied de la croix de la mission1. La pauvre mère ignorait et devait toujours ignorer le naufrage qui avait eu lieu tout près d’elle, et ses enfants étaient déjà reconnaissants envers leur frère de la sage précaution qu’il avait eue de prédire d’avance un silence obstiné, puisque cette seule circonstance pourrait leur aider à tromper plus longtemps le désespoir maternel. Une fièvre très forte retint madame Guérin au lit pendant quatre jours, et elle dut seulement à son énergie morale, à un traitement habile, et à la force de son tempérament de survivre au coup terrible qu’elle avait reçu.

Sa première pensée dans sa convalescence, pensée qu’elle ne put s’empêcher d’exprimer, malgré les sages conseils que Pierre lui avait donnés dans sa lettre d’adieu, sa première pensée fut que le plus jeune de ses fils devait de toutes manières remplacer l’aîné ; il lui fut tout à fait impossible de dissimuler combien serait cruelle une seconde séparation après celle qui venait de se faire. Ce premier élan du cœur d’une mère, que la piété de la digne femme comprima bien vite, n’en causa pas moins une réaction bien forte dans les idées de Charles. Ce fut comme une lumière subite qui lui découvrit dans son propre caractère, dans ses projets, dans ses rêves même les plus purs et les plus saints, dans la nature de son enthousiasme religieux, bien des choses qui ne s’accordaient que très peu avec la règle sévère et les calmes vertus de l’état ecclésiastique ; il se dit à lui-même que les circonstances dans lesquelles il se trouvait, quoique pures affaires temporelles, entraient peut-être dans les vues de la Providence, qu’elles étaient par elles-mêmes comme un avertissement céleste qui le prémunissait contre une démarche inconsidérée ; enfin il en vint à douter plus que jamais de sa vocation. Dire les tourments qu’il souffrit, les nuits de prières et de larmes qu’il passa, les scrupules aigus et minutieux qu’il dut repousser, les pensées et les projets les plus dangereux qu’il dut combattre, ce serait dire ce qui ne pourrait être compris que de quelques pauvres enfants qui ont eux-mêmes subi de semblables épreuves. Enfin il se détermina à consulter une autre personne que celle qui l’avait dirigé jusqu’alors, un prêtre âgé et savant, qui lui conseilla de ne pas entreprendre de décider dans quelques jours le sort de sa vie entière, et de rester au moins quelque temps dans le monde avant d’y renoncer. Le saint homme pensait avec raison, que renoncer à ce que l’on ne connaît pas encore, c’est s’exposer à désirer ardemment, par la suite, ce qu’il nous est défendu de connaître. Cet avis charitable était un trop grand soulagement aux inquiétudes et aux souffrances de notre jeune homme pour qu’il se le fît donner à deux fois. Il fut donc convenu qu’il donnerait un sursis d’un an au grand procès qui s’instruisait au fond de sa conscience. Comme il fallait faire quelque chose en attendant, il passa un brevet chez un avocat, tout comme il en aurait passé un chez un notaire, ou chez un médecin, se reposant sur son extrême jeunesse pour changer de route du moment où il serait persuadé que celle qu’il suivait provisoirement ne lui convenait pas. Comme ses moyens ne lui permettaient guère de faire autrement, il prit pension dans une honnête famille d’ouvrier, où on lui donna pour tout logement la petite chambre que vous savez.

Il y avait déjà près d’une heure que Charles était arrêté sur la même page de son livre, poursuivant dans son imagination des milliers de ces séduisants fantômes que la moindre des choses suffit pour évoquer à l’âge de seize ou dix-sept ans, et que la prose poétique de Chateaubriand plus que toute autre chose peut faire surgir en foule, lorsque la porte de la chambre s’ouvrit brusquement pour laisser entrer deux jeunes gens.

– Tu m’excuseras, mon bon Charles, dit l’un d’eux, si je viens te troubler dans tes études ; mais il y a longtemps que j’ai promis à M. Henri Voisin, de lui procurer le plaisir de ta connaissance. En passant dans la rue nous avons vu de la lumière à ta lucarne, et j’ai pensé que l’occasion était bonne. M. Voisin vient justement d’être reçu avocat ; c’est un de mes amis, il aime passionnément la littérature, et il est bon patriote. Ce sont deux points sur lesquels vous sympathiserez.

Celui qui aurait pu examiner notre héros dans ce moment, aurait vu dans sa contenance embarrassée la réaction extérieure d’une vanité satisfaite au-delà de tous ses désirs. C’était pour lui un événement tellement flatteur et inattendu que d’être ainsi recherché sur réputation, par un monsieur qui venait d’entrer au barreau, qu’il avait peine à y croire. Il craignit même un instant d’être la dupe d’une mystification.

Cependant, monsieur Voisin parut tellement enchanté de faire la connaissance de monsieur Guérin ; il se montra si bien au fait de l’histoire de sa famille, il lui parla avec tant d’intérêt, et de son frère, et de sa mère, et de sa sœur, il fit de si délicates allusions aux lauriers que Charles avait cueillis au collège, et aux succès beaucoup plus grands qui, disait-il, l’attendaient dans le monde, que le jeune étudiant de première année se crut pour tout de bon l’objet de l’admiration et des sympathies de toute la ville, et qu’il sut en même temps un gré infini à celui qui venait ainsi lui révéler son importance.

L’ami officieux qui s’était chargé de présenter monsieur Voisin à monsieur Guérin, se nommait Jean Guilbault. C’était un étudiant en médecine de seconde année, dont Charles avait fait son Pylade depuis cinq ou six semaines qu’il le connaissait. Fort heureusement, Jean Guilbault était un brave et loyal garçon, qui justifiait pleinement la confiance et l’amitié qu’on lui avait accordées si volontiers, pour ne pas dire si légèrement. Il y avait même plus, Jean Guilbault était un de ces jeunes gens rares, très rares, qui, au milieu de la licence générale, ont le courage de proclamer des principes sévères, et, ce qui vaut encore mieux, le mérite d’en faire une application constante. Gai, spirituel, enjoué, tant qu’il ne s’agissait que de choses permises, le jeune Esculape devenait intraitable, du moment que l’on se permettait quelque plaisanterie sur la religion, sur la morale, ou sur ce qu’il appelait ses convictions politiques. Il poussait jusque dans les détails les plus minutieux, jusque dans les choses les moins importantes en apparence, les conséquences rigoureuses de ses croyances sociales. Ainsi, persuadé que les liqueurs brûlantes et les draps brûlés que l’Angleterre nous vend au plus haut prix possible, contribuent à notre décadence et matérielle et morale, l’excellent jeune homme ne buvait absolument que de l’eau ou de la bière indigène, et il s’habillait de la tête aux pieds d’étoffes manufacturées dans le pays. Sa belle taille et sa figure intéressante rachetaient pleinement ce que la toilette pouvait avoir d’étrange. Il pouvait passer pour excentrique aux yeux de ceux qui ignoraient les motifs de sa conduite ; ceux qui les connaissaient éprouvaient pour lui une sorte de vénération. Dans tous les cas, peu lui importait ce que l’on disait de lui. Autant il respectait les préjugés du vulgaire dans ce qui lui semblait juste et utile (car il y a de bons comme de mauvais préjugés), autant il se plaisait à les braver dans ce qu’ils ont de funeste.

La conversation des trois jeunes gens ne tarda pas à se reporter sur la politique du pays en particulier, et sur la politique du monde entier en général. De quinze à vingt ans nos compatriotes sont tous plus ou moins des hommes d’État. Il y en a très peu, par exemple, qui le sont dans un âge plus avancé.

Quel dommage que tous ces précoces dévouements ne puissent être utilisés ! Quel malheur que les pulsations ardentes et rapides de tous ces jeunes cœurs se ralentissent et se refroidissent si vite au contact de la vie réelle !

Oh ! de quinze à vingt ans, que l’âme est noble et pure ! Qu’alors on aime bien son pays sans la moindre arrière-pensée ! Pourquoi faut-il que l’on manque de puissance alors que la volonté est si forte, et pourquoi, conserve-t-on si rarement la volonté lorsque le pouvoir nous est venu ?

De quinze à vingt ans on ne sait encore rien des dégoûtantes vérités de ce monde ; on n’a pas encore vu l’intrigue, cette impudente araignée, filer et nouer sa toile hideuse sur ce qu’il y a de plus saint et de plus vénérable ; on ne connaît encore ni les mots qu’il faut dire pour ne rien dire, ni le lâche silence plus dangereux que la parole ; on ne sait encore ni le prix que l’on doit offrir pour acheter ses ennemis, ni celui que l’on doit exiger pour vendre un ami ; on ne sait encore ni nier publiquement ce que l’on affirme privément, ni inventer les scrupules du lendemain, hypocrites expiations des fautes de la veille ; en un mot de quinze à vingt ans... On manque d’expérience. C’est du moins ce que disent les vieilles prostituées politiques, et ce que répètent après elles les roués qui se forment à leur école.

S’il en est ainsi, un moment d’attention à ce qui se dit maintenant dans la mansarde de Charles Guérin, nous fera voir combien nos deux étudiants sont dépourvus de cette grande et précieuse vertu de ceux qui n’en ont pas : l’expérience.

Le départ de Pierre fournit tout naturellement un texte à la discussion.

– Comme cela, dit Jean Guilbault, ton frère nous a laissés, parce qu’il craignait de ne pouvoir gagner sa vie ? C’est se décourager bien vite.

– Je crois, dit le jeune avocat, d’après ce que m’a dit Guilbault des idées de votre frère, qu’elles s’accorderaient parfaitement avec les miennes.

– Quoi, toi aussi, Voisin, tu n’aimes pas mieux ton pays que cela ?

– Eh ! bon Dieu, est-ce que nous avons un pays, nous autres ? Vous parlez sans cesse de votre pays : je voudrais bien savoir si le Canada est un pays pour quelqu’un ? Deux longues lisières, à peine habitées, à peine cultivées, de chaque côté d’un fleuve, avec une ville à chaque bout : de petites villes, du milieu desquelles on voit la forêt qui se termine au pôle !

– Oh ! oui, Voisin est comme cela, il ne croit pas à notre nationalité : il dit qu’il faut s’anglifier.

– Ah ! si M. Voisin est un anglomane, tu as eu tort, mon cher Guilbault, de me le présenter comme un patriote. La politique, à mes yeux, n’est qu’un accessoire, un instrument qui sert à conserver notre nationalité. Que m’importe à moi que mes petits-enfants (dans la supposition que j’aurai des enfants pour commencer) vivent sous un gouvernement absolu, constitutionnel ou républicain, s’ils doivent parler une autre langue, suivre une autre religion que la mienne, s’ils ne doivent plus être mes enfants ? Tâchons d’être une nation d’abord, ensuite nous verrons comment nous gouverner.

– Ce que vous dites là, M. Guérin, est bien vrai. Cependant ce n’est que du sentimentalisme. Que nous importe ce que seront nos petits-enfants, après tout ? L’essentiel, c’est le bien-être matériel de la génération présente. Croyez-vous que nous y gagnions beaucoup à nous isoler, et que si nous étions anglifiés, complètement anglifiés, nous serions maltraités comme nous le sommes ? Voyons... là... de bonne foi... pourquoi les Anglais nous maltraiteraient-ils, si nous étions des Anglais comme eux ?

– Mon cher monsieur, je viens vous interroger à mon tour. Est-ce que vous pensez que nos habitants s’anglifieraient à volonté ? Pensez-vous qu’il n’y aurait qu’à dire : anglifiez-vous, et que demain, ils parleraient anglais, cultiveraient à l’anglaise, voyageraient à l’anglaise ?

– Non, c’est bien certain, mais cela viendrait petit à petit. Il faudrait commencer par la haute classe, et puis la classe instruite, et puis la classe moyenne, et puis la basse classe, et enfin tout le monde. Ça serait l’œuvre de cinquante années tout au plus.

– Et en attendant, que deviendrait la basse classe sans la protection de la classe instruite ? Quel lien aurait celle-ci à celle-là, et pour quelle raison voudriez-vous que nos gens instruits, une fois anglifiés, ne s’alliassent point avec les nouveaux venus, pour exploiter le pauvre peuple ? Pensez-vous qu’il y aurait beaucoup de sympathie entre l’homme de profession anglifié, et nos habitants ?

– Bravo, mon cher Guérin, bravissimo ! C’est précisément cela. C’est ce qui est arrivé à notre noblesse d’autrefois : aussi est-elle tombée, et dans l’opinion des gouvernants, pour qui elle n’avait de valeur qu’en autant qu’elle représentait une nationalité, et dans l’opinion du peuple qui, la voyant, elle, fière et opulente envers lui, ramper aux pieds du pouvoir, dans l’ignorance et les excès, l’a énergiquement flétrie du nom de noblaille, tout comme il aurait dit valetaille. Il y a une nouvelle noblesse, la noblesse professionnelle, née du peuple, qui a succédé à la noblesse titrée. Qu’elle y prenne garde : si elle oublie son origine, si elle suit le même chemin... le même sort l’attend !

– Oh ! mais, c’est bien différent cela ! La noblesse, ou la noblaille, comme vous voudrez, s’est anglifiée pour se rendre encore plus aristocratique : ce n’est pas ainsi que je l’entends. L’anglification, gagnant peu à peu la masse du peuple, le préparerait à se fondre bien vite dans le vaste océan démocratique, qui...

– Halte-là ! Je n’aime pas les grandes phrases, et je n’aime pas qu’on me fonde ! La politique d’anglification en vient toujours là. Avec cela, il faut toujours être fondu. C’est une idée qui m’ennuie considérablement. Qu’en dis-tu, Guérin ?

– À présent, c’est l’américanisation que M. Voisin veut nous prêcher. Je t’assure que ça m’est bien égal. Mordu d’un chien ou d’une chienne... Je ne suis pas pour les fusions. Les peuples comme les métaux ne se fondent pas à froid : il faut pour cela de grandes secousses, une grande fermentation.

– Que voulez-vous y faire ? On ne vous demande pas si cela vous fera du mal ou du bien. On ne s’inquiète pas le moins du monde de vos sensations, si ça vous brûlera, ou si ça vous gèlera. On vous pose un fait : un fait, diable, que voulez-vous encore une fois ? On ne répond pas aux faits, on ne répond pas aux chiffres. Voyons, nous sommes serrés entre l’émigration d’Angleterre et la population des États-Unis. Il n’y a pas à regimber. Si vous ne voulez pas être Anglais, soyez Yankees ; si vous ne voulez pas être Yankees, soyez Anglais. Choisissez ! Vous n’êtes pas un demi-million ; pensez-vous être quelque chose ? La France ne songe pas à vous : elle a bien de la peine à conquérir sa propre liberté...

– Oh ! elle l’a glorieusement conquise ! Cette année mil huit cent trente, qui vient de finir, est une grande année pour le monde ! C’est l’ère de la liberté ! La France libre et puissante dans l’ancien monde, pourquoi n’aiderait-elle pas, ne protégerait-elle pas une nouvelle France dans le nouveau monde ?

– Voilà bien de l’enthousiasme ; mais, pour cela, il faudrait d’abord que la France nous connût.

– Nous nous ferons connaître ! Le premier réveil de son ancienne colonie, le premier cri de guerre, le premier coup de fusil d’une révolution attirera ici des centaines et des milliers de Français. Ne les a-t-on pas vus partout où il y a du danger et de la gloire ? Pourquoi ne feraient-ils pas pour la Nouvelle-France ce qu’ils ont fait pour la Nouvelle-Angleterre ?1

– Pourquoi ? Mon Dieu, je vous le répète : ils ne nous connaissent pas. Les coups de fusil que vous tirerez ici, ils ne les entendront pas. Entendons-nous siffler à nos oreilles la flèche de l’Indien ?

– Quant à cela, Voisin a raison. Il y a longtemps, pour la France, que nous sommes morts et enterrés. Nous ressusciterons qu’elle n’y croirait pas ; elle ne saurait pas ce que cela voudrait dire. Il n’y a pas de peuple qui soit plus dans l’ignorance de ce qui se passe hors de chez lui que le peuple français. Un de mes amis, qui a fait ses cours à Paris, prétend qu’on n’a jamais voulu le prendre pour un Canadien, parce qu’il n’avait pas le visage tatoué. Lorsqu’il est parti, on a voulu le charger d’une lettre pour Tampico, parce que c’était sur son chemin ! Et puis les peuples qui comptent sur l’étranger pour secouer le joug, comptent toujours sans leur hôte...

– Sur quoi comptes-tu, mon pauvre Guilbault ? car tu es un révolutionnaire.

– Moi, jamais ; pour une révolution, il faut un autre état de choses que le nôtre ; je t’ai parlé d’indépendance quelquefois ; c’est bien naturel. L’indépendance, surtout quand on est garçon et qu’on n’a que vingt ans... ça flatte toujours d’y penser.

– Penses-y bien, mon vieux, tu n’en jouiras peut-être pas longtemps. T’imagines-tu que ta femme te permettra de t’habiller en étoffe du pays de la tête aux pieds. Il n’y a pas de demoiselle comme il faut qui ne s’évanouirait rien qu’à te voir fait comme tu es là. Ma mère et ma sœur, qui vivent à la campagne, ont pleuré toute une nuit, parce que je voulais me faire un gilet et des pantalons d’une étoffe qu’elles avaient faite elles-mêmes.

– C’est que je me moquerai joliment de ma femme, quand il s’agira de mon pays !

– Oui-da ! Je voudrais bien t’y voir. Je crois que M. Guérin a trouvé l’écueil où ton patriotisme fera naufrage.

– Je ferai mes conditions.

– Il n’y a rien de plus juste ; on dira comme toi, on sera patriote tant que tu voudras. Quatre chaises de bois faites dans le pays, avec du bois du pays et de la paille du pays, on n’en demandera pas plus. Une chaumière et son cœur ! Comme c’est touchant ! Cependant, il faudra bien un piano, ne fût-ce que pour s’accompagner en chantant À la claire fontaine. Voilà déjà un meuble qui court bien des risques de n’être pas du pays.

– Oh ! pour cela, je n’y ai pas d’objection. J’excepte tout ce qui tient aux beaux-arts.

– Bon ! voilà une fameuse brèche de faite. Les beaux-arts, ça mène loin, n’est-ce pas, M. Guérin ?

– Sans doute. Il faudra bien permettre à madame de faire quelques tapisseries en laine.

– C’est cela, un tabouret pour le piano.

– Oui, et il n’y aura pas moyen de ne pas faire monter cela en acajou.

– Justement, c’est si économique : les laines, le velours, l’acajou, le salaire de l’ouvrier, ne coûtent que sept ou huit fois le prix d’un tabouret en crin, que l’on achèterait tout bonnement dans la boutique d’un ébéniste.

– Mais, vous n’y pensez pas non plus ; quel progrès pour les beaux-arts !

– Deux fauteuils en laine, montés en acajou, ce serait encore une grande économie et un grand progrès. Il ne faudra pas dire par exemple que les laines sont importées d’Allemagne tout assorties, et que l’acajou ne croît pas dans ce pays-ci.

– Ah ! voici où je vous prends ; mes fauteuils seront montés en érable piqué.

– De l’érable piqué ! Fi donc ! ça tuerait tout l’effet des dessins. Il faut quelque chose qui fasse paraître les couleurs avec plus d’avantage. Quand on veut se mêler de beaux-arts, il faut du goût, et le goût n’admet pas de compromis. Tes fauteuils seront brodés sur velours avec monture en acajou, c’est-à-dire en mahogany ; car les gens comme il faut ne parlent qu’à moitié français (et je suppose que madame Guilbault aura été bien élevée).

– À présent, il est impossible d’avoir un piano et des fauteuils, sans un sofa.

– Encore plus impossible d’avoir un sofa sans un tapis de Bruxelles...

– Fait en Angleterre, comme les tapis de Turquie et les vins de Champagne !

– Bref, mon cher Guilbault, te voilà dans tes meubles le plus patriotiquement du monde.

– Ce n’est pas tout, monsieur Voisin, vous oubliez la toilette. Croyez-vous quand on a un salon semblable, et une femme qui s’habille en velours et en satin, que l’on porte de l’étoffe du pays ? Mais, c’est impossible au superlatif !

– C’est l’impossible élevé au carré, élevé au cube ; c’est l’impossible mathématique ! Je te vois d’ici, mon pauvre Guilbault, avec un habit de drap extra-superfine, un gilet de tout ce qu’il y a de moins indigène, des pantalons transatlantiques, des gants jaunes, en un mot toute la toilette que tu critiques si amèrement chez les autres.

– Mille tonnerres ! c’est vrai pourtant ! Les femmes sont la ruine du pays ! moralement et politiquement.

– En voilà-t-il un paradoxe !

– Comme s’il y avait des nationalités sans familles !...

– Et des familles sans femmes !

– Que diable aussi, vous êtes d’une exagération terrible tous les deux ! Vous m’avez meublé et habillé comme cela, sans que je m’en sois aperçu.

– Et c’est justement cela : tu t’en apercevras encore bien moins.

– Oui, est-ce qu’on s’aperçoit de quelque chose ?

– Mais à présent que j’y pense : quand on ne peut avoir le plus, on a le moins. Pourquoi toujours les gens qui vivent élégamment ne font-ils pas leur possible pour mettre à la mode les objets manufacturés dans le pays, les choses du pays ?

– C’est encore vrai. Ils ne savent qu’afficher un luxe imbécile. Leur vanité est si lourde, si grossière, qu’elle n’invente rien. Dans toutes ces maisons élégantes, vous trouverez des glaces d’un prix fou ; vous en verrez trois ou quatre dans le même appartement, mais je vous défie d’y trouver un seul tableau à l’huile. Nous avons des artistes ; qui est-ce qui achète leurs toiles ? des étrangers. Tandis que, en Europe, c’est le luxe le plus à la mode, ici on ne sait pas ce que c’est qu’un tableau de salon.

– Il y aurait bien des réformes à faire dans la société telle qu’elle est ; mais avant de la réformer, nous autres jeunes gens, il faudrait...

– Voyons, il faudrait quoi ?

– Il faudrait inventer un moyen de ne pas mourir de faim. Disons tout le mal que nous voudrons de ceux qui nous ont précédés dans la vie, mais convenons qu’ils ne sont pas morts de faim. C’est un grand point.

– Oui, ils nous ont laissé cela.

– Fameuse preuve de leur habileté !

– Ou de leur égoïsme.

– Ou de leur imprévoyance.

– Ou de tous les deux à la fois.

– Ce sera la preuve de tout ce que vous voudrez, mais c’est encore un fait. Comment diable voulez-vous gagner votre vie avec les professions dans l’état où elles sont ? Tout le monde n’a pas le courage de faire comme le frère de monsieur, de mettre à la voile.

– Je croyais, moi, que le barreau était une excellente carrière ; vous avez du partager cette opinion, puisque vous avez été jusqu’au bout de vos études, et que vous venez d’endosser la toge.

– Si je crois cela ? Eh ! bon Dieu, demandez à tous les autres, s’ils le croient ! Chacun sait parfaitement à quoi s’en tenir là-dessus, mais chacun se considère comme une exception. On fait force jérémiades sur l’encombrement des professions, et c’est absolument comme le sermon du curé : on applique tout aux autres, et l’on ne garde rien pour soi. Au commencement de mes études, je savais bien qu’il n’y avait guère de place à se faire, mais je pensais qu’il y en aurait toujours pour un petit phénix comme moi. Il y a à peu près quinze jours que je suis détrompé ; si c’était à commencer, je ne sais pas au juste ce que je ferais ; mais je sais très bien ce que je ne ferais pas.

– Comment est-ce possible ? Vous n’avez pas d’espoir de vous faire une clientèle ?

– Pas d’ici à dix ans.

– Dix ans ! Vous m’effrayez.

– Oui, c’est un peu long, dix ans à vivre sans manger ! On s’y habitue difficilement, je vous assure.

– Mon cher monsieur, vous plaisantez. On gagne toujours un peu, de quoi payer sa pension et de quoi s’habiller. La profession peut bien d’ailleurs être exercée en amateur pendant quelque temps. J’aimerais assez à plaider une cause, et pour commencer je plaiderais pour rien.

– Ah ! vous croyez qu’on plaide, lorsqu’on est avocat ? C’est encore une illusion. C’est bien difficile de se procurer une affaire quelconque, mais, sur cent affaires, il n’y en a pas une qui se plaide. Vous avez bien quelquefois une espèce de discussion sur un point de forme, mais une cause à plaider tout de bon, c’est une huitième merveille du monde !

– Il y a une chose qui me console, c’est l’étude du droit. Quelle belle science, n’est-ce pas ? Quel enchaînement ? Quelle logique ! Quelle admirable analyse du bon sens de toute l’humanité !

– Certes, vous avez fait des découvertes. Vous êtes un homme impayable ! Vous étudiez le droit comme une science ? Et quel droit étudiez-vous, s’il vous plaît ? Car, l’analyse du bon sens de toute l’humanité diffère essentiellement chez les divers peuples du monde. Étudiez-vous le droit romain, le vieux droit français, le nouveau droit français, le droit anglais, si droit anglais il y a ? Nous avons de tout cela ici. Nous avons tous les codes imaginables, ce qui fait que nous n’en avons pas du tout. J’oubliais de vous parler de quinze ou seize volumes de lois provinciales1 et de deux ou trois mille volumes de law reports, publiés en Angleterre et aux États-Unis. Comme ces derniers (non plus que le nouveau droit français) n’ont pas la moindre force de loi, ce sont ordinairement des autorités invincibles, auxquelles la conscience des juges ne manque jamais de se rendre. À propos des juges, savez-vous que vous avez tort d’étudier ? Sérieusement, mon cher, si vous vous mettez trop de science dans la tête, le première fois que vous vous trouverez en contact avec ces messieurs, vous éprouverez un choc tel que votre raison aura de la peine à y tenir. Savez-vous que, lorsque j’ai plaidé ma première cause, pas plus tôt ni plus tard que la semaine dernière, le juge m’a cité les lois romaines, les lois d’un pays à esclaves, pour prouver qu’en Canada et au dix-neuvième siècle, un maître a le droit de battre et de fustiger son domestique tout autant que ça lui convient ?1

– Eh bien ; mais, c’était savant cela, j’espère !

– Il aura pu citer le code noir, tout de même.

– Vous voyez, mon cher monsieur, que vous avez tort d’étudier la profession comme une science. Il vaut mieux l’apprendre comme un métier.

– Au fait, lorsque je réfléchis sur l’immense quantité de matières dont se compose cette étude, je ne conçois pas comment, sans professeur, on peut venir à bout de distinguer ce qui s’applique au pays d’avec ce qui ne s’y applique pas.

– C’est une distinction qui ne se fait guère non plus. Il n’y a pas de jurisprudence établie. Il n’y en aura jamais.

– Qu’importe, après tout, si à la longue on peut se faire une existence ? Qu’importe que tout cela soit absurde, si à la fin ça fait vivre son homme ?

– Oui, eh ! bien, vous vous trompez encore. On ne se fait pas d’existence assurée. Il n’y a rien de si fugitif que la clientèle ; elle vient à vous aujourd’hui, demain à un autre. J’ai vu de vieux avocats qui, après avoir été célèbres dans leur temps, n’avaient pas plus de causes que les jeunes. Ce sont les clients que vous servez avec le plus de soin, qui vous abandonnent le plus volontiers. Brouillez-vous avec un de vos amis, ou exposez-vous à vous faire suspendre de vos fonctions, par excès de zèle pour un client, et vous êtes certain qu’il vous abandonnera à la première occasion. Puis, vous n’avez aucune idée des intrigants que fait naître l’encombrement de la profession. Dans le bon vieux temps, un avocat de renom pouvait jeter ses clients par la fenêtre, ils rentraient par la porte. Aujourd’hui, les vieux avocats craignent tant la concurrence des jeunes, qu’ils plaident presque pour rien ; et les jeunes sont obligés d’acheter des causes. Si cela continue, le métier de client vaudra beaucoup mieux que celui de procureur.

– Vraiment, vous me découragez. Vous m’enlevez une à une toutes mes illusions. Je n’avais pourtant pas besoin de cela. Tu sais, Guilbault, que je n’ai passé mon brevet chez mon Dumont qu’avec une extrême répugnance. Quand vous êtes entrés, il y a un instant, j’avais commencé à étudier les Lois civiles de Domat ; mais, quoique cette lecture soit plus supportable que celle des autres légistes, je n’avais pu y tenir longtemps. Que sera-ce donc après ce que monsieur vient de me dire ? Je vais manquer de courage tout à fait.

– Et à quoi bon, je t’en prie, manquer de courage ? Est-ce que tu ne vois pas que notre ami Voisin a la berlue ? Il voit tout en noir. T’imagines-tu que vous m’avez découragé avec vos plaisanteries sur mon patriotisme ? Vous m’avez prouvé que, à la rigueur, on ne pouvait pas se servir uniquement d’objets manufacturés dans le pays. Ce n’est pas une raison pour ne pas employer ce que l’on peut employer. Voilà comme sont les gens en politique : parce que leur parti ne réussit pas du premier coup, ils ne veulent plus rien faire.

– Et où penses-tu que tout ce qui se fait en vienne, quand je te dis que nous n’avons pas de pays : qu’as-tu à répondre ?

– Qu’il faut s’en faire un ! Crois-tu donc qu’il n’y a pas quelque chose de providentiel dans le développement prodigieux de notre population ? Quand nos pères sont devenus sujets anglais, quand ils ont brûlé leur dernière cartouche pour la France qui les a trahis, eux, leurs femmes et leurs enfants, ils ne formaient pas quatre-vingt mille âmes : à l’heure présente, nous sommes cinq cent mille !1 Un homme qui serait né alors pourrait vivre aujourd’hui ; il n’y aurait pas de miracle. Durant le cours de sa vie, il aurait vu quintupler le nombre de ses concitoyens. Pourtant, il n’y a rien eu pour nous favoriser, n’est-ce pas ? Pensez-vous qu’une nationalité aussi vivace se détruise dans un jour ?

Une fois revenu à ce thème de prédilection, Jean Guilbault s’y livra sans réserve ; il passa en revue tous les événements politiques depuis la conquête ; il exposa les raisons qui lui faisaient croire à un avenir national plus prospère, et il insista surtout sur l’exclusion du luxe, et la protection à donner à l’industrie locale, idée qui, selon nous, en vaut bien une autre. Pressé par ses amis, dont l’un surtout ne voyait de salut possible que dans l’américanisation, il leur expliqua comment, tout patriote ardent qu’il était, il voulait laisser accroître et décupler notre population, il voulait laisser faire son éducation et politique et matérielle, avant de la mettre en contact avec les millions d’Anglo-Saxons qui peuplent les États-Unis. Une vive discussion s’engagea entre nos trois hommes d’État, et à travers des objections sans nombre, les élans patriotiques des jeunes amis allèrent souvent au-delà des bornes de la simple prudence. Mais c’était sans aucun danger immédiat, et l’ordre de choses d’alors, qui ne valait guère mieux que celui d’aujourd’hui, ne fut pas le moins du monde ébranlé par cette lutte à huis clos.

La conversation dont nous n’avons pour bien dire reproduit que le prélude, se prolongea si tard que notre héros fut obligé de sortir pour demander à son hôtesse un bout de chandelle, que celle-ci ne lui donna qu’en grommelant. Cette circonstance fit soupçonner à M. Voisin qu’il était temps de se retirer ; et, en partant, il invita Charles à le visiter souvent et sans cérémonie.

V



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