Littérature québécoise








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Caprice et devoir.


Si le bonheur de l’homme consiste dans l’accomplissement de ses devoirs, une disposition de l’esprit qui lui fait préférer à tout son plaisir du moment, doit finir par empoisonner son existence. Cette tendance, soit que l’on convienne de l’appeler caprice, fantaisie, légèreté de caractère, esprit romanesque, suivant les divers aspects sous lesquels elle se développe, devient une véritable tyrannie pour celui qui ne sait pas y résister dès le principe. Les plus beaux talents, les cœurs les plus généreux, ont été souvent frappés d’impuissance sans que personne ait pu s’en rendre compte ; des hommes d’avenir et de fortune sont quelquefois descendus degré par degré de leur haute position, au grand étonnement de la foule et à leur propre étonnement ; tandis que, en interrogeant le souvenir des luttes intérieures de leur âme, ils se seraient convaincus que bien loin d’acquérir de l’énergie en se rendant indépendante, leur volonté était devenue nulle par l’excès même de son indépendance, le jour où ils s’étaient dit pour la première fois : je ne ferai pas maintenant ce qui est utile, je ferai d’abord ce qui m’est agréable.

Il y a dans la vie un âge où l’on ne saurait être trop en garde contre ce danger : c’est le moment de la transition de l’adolescence à la virilité ; c’est l’époque de l’initiation à la vie réelle et active, au sortir de la vie méditative des études collégiales. Les jeunes gens qui ont plus d’imagination que de jugement et de sensibilité, se laissent aller plus volontiers que les autres à l’habitude de la fantaisie et du caprice, qui les éloigne des affaires sérieuses. La cupidité ou l’ambition en arrache un grand nombre à ces funestes hallucinations ; la sainte pensée du devoir en sauve aussi quelques-uns ; mais beaucoup succombent à cette étrange maladie de l’intelligence. La fougue des passions, à quelques excès qu’elle puisse nous porter, est moins dangereuse ; elle a son temps, elle fait un effort ; mais elle ne paralyse pas, elle n’anéantit point au même degré la volonté et l’action.

Le vampire de l’Inde, qui se colle amoureusement à la peau de sa victime, et l’endort par le bruit cadencé de ses ailes et le dangereux parfum qu’il exhale, ne produit pas une débilité, un engourdissement, une prostration plus complète que l’épuisement qui résulte à la longue de la constante recherche d’un bien-être imaginaire. Ce n’est que longtemps après que l’on s’est habitué à la préférence du beau à l’utile, du plaisant au sérieux, des événements extraordinaires aux choses communes de la vie, de l’idéal au positif, du coloris, de l’ombre, de l’apparence à la réalité, que l’on s’aperçoit des ravages qu’elle a faits dans notre esprit ; mais alors il est trop tard, le temps perdu ne se retrouve plus ; l’on est resté à regarder la lune, les étoiles, le beau ciel bleu, les montagnes pittoresques, et tout le reste ; c’est bien poétique, mais, pendant ce temps, les autres qui ne regardaient point, ont marché, et le dépit de se trouver en arrière rend inutile le peu d’énergie qui nous reste : il faut rester là !

Le premier symptôme de cette maladie (car nous l’avons dit et nous le maintenons, c’est là une véritable maladie de l’intelligence) se manifeste par un dédain inexprimable pour les choses utiles et profitables, une aversion involontaire pour l’espèce d’occupation qui nous est imposée par notre devoir ou par notre intérêt. En même temps survient un vertige, une inquiétude, une impatience fiévreuse qui nous porte vers la chose du monde la moins prévue et la moins ordinaire. Un mot, une ligne, un coup d’œil, un son, un rayon de soleil, un souvenir, suffisent pour éveiller dans notre âme un goût nouveau qui devient tout de suite impérieux, irrésistible. Et voilà que, sans raison, sans motif apparent, sans l’avis de personne et souvent contre l’avis de tout le monde, on met de côté ou l’on néglige une étude importante des affaires sérieuses, une perspective honorable ou lucrative pour se livrer tout entier à la chimère qui nous poursuit. Et l’homme charitable qui viendrait nous avertir de notre erreur, celui qui voudrait chasser cette vilaine chimère qui s’est cramponnée à notre imagination, celui-là, nous vous l’assurons, serait fort mal reçu. Il n’y aurait point d’épithète assez forte, de procédé assez brusque pour lui exprimer tout le mécontentement qu’il nous cause. Pendant quelque temps c’est un zèle, une ferveur, une activité dévorante pour l’étude, la personne, le divertissement, la passion ou la chose quelconque dont on s’est épris. Tout se rapporte à cette chose : ce qu’on lit, ce qu’on voit, ce qu’on entend, ce qu’on rêve ; cette chose-là est dans tout. On prend en grippe tout ce qui ne s’assimile pas à l’unique pensée que l’on a. Ne me parlez point de ceci, je ne saurais m’occuper de cela ; voilà l’argument sans réplique avec lequel on repousse tout ce qui ne tombe pas dans nos idées du moment. On suppose aux autres, bon gré mal gré, la même passion ; on les entretient sérieusement de sa chimère, on les en croit enthousiasmés, on le croit tout de bon ; c’est comme un verre coloré que l’on porterait sur les yeux et qui nous ferait tout voir d’une même couleur.

Un bon matin, cependant, et c’est presque toujours au moment où l’on goûte les plus douces jouissances au moment où l’on a déjà triomphé des plus insurmontables obstacles, au moment où l’on est sur le point de recueillir quelques fruits de ses peines, on se réveille sans sa chimère !... Qu’est-elle devenue ? Est-elle sortie par la porte, par la fenêtre ou par la cheminée ? On n’en sait rien ; mais ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle est disparue. Alors tout ce qui a rapport à ce caprice d’hier, en attendant le caprice de demain, n’est plus tolérable pour un seul instant. Tout ce qui se rattachait de près ou de loin à ce charme rompu, tout ce qui rappelle par l’imagination, par la vue, par l’ouïe, par l’odorat, ou n’importe comment cette illusion dissipée, est ennuyeux, cruel, odieux. L’ami plein de sollicitude, le même qui a voulu d’abord chasser votre chimère, mais qui ensuite l’a prise en pitié et a fini par s’en accommoder, cet ami converti avec tant de peines, si dans ce moment il vient vous parler de votre goût, de votre penchant qu’il croit de bonne foi devoir être éternel, ce pauvre ami est alors d’autant plus maltraité que, n’osant lui avouer ce qui en est, vous êtes forcé de lui chercher une querelle atroce pour donner cours à votre mauvaise humeur.

Quelquefois, à l’instant précis où le désenchantement vous est venu, vous saviez vous-même que vous étiez sur le point de réussir, vous touchiez de la main au succès ; il ne vous restait qu’à faire un effort moindre que tous ceux que vous aviez faits jusqu’alors ; mais c’est impossible, vous êtes frappé d’impuissance, la force mystérieuse qui vous soutenait vous a abandonné : il ne s’agirait que de lever le petit doigt, vous ne le pourriez pas, vous ne le voudriez pas !

Le malaise, l’ennui, le dégoût qui forment cette nouvelle phase de la maladie ne sauraient se peindre. On est mécontent de l’univers et de soi-même. Fort heureusement cela ne dure pas. La crise que l’on éprouve ne tarde pas à enfanter un nouveau caprice qui se termine comme le premier, et ainsi de suite jusqu’à l’épuisement et à l’ineptie.

Ce qu’il y a de plus triste, c’est qu’il ne reste rien de tout cela. Il y a une fatalité qui veut que rien n’arrive à terme et qui porte l’homme capricieux à détruire lui-même son ouvrage. Il semble même ne travailler qu’à la condition expresse qu’il ne restera aucune trace de ses efforts. Du moment que son œuvre menace de devenir utile à lui-même ou à la société, il s’arrête et ne va pas plus loin dans l’hallucination continuelle qu’il éprouve ; il arrange la veille sa journée du lendemain, et si quelque événement imprévu vient à changer quelque chose, serait-ce l’occasion de faire sa fortune, il s’estimerait vraiment malheureux ; mais il n’est jamais si exaspéré que lorsqu’il se voit arraché à ses rêves par un devoir qu’il lui faut remplir.

Le devoir est, en effet, l’ennemi juré du caprice. L’un commande et l’autre désobéit. Tandis que l’un prêche avec gravité et avec onction, l’autre ne fait que rire, chanter et se moquer. Tandis que l’un bâtit avec courage des monuments de granit, l’autre élève des châteaux de cartes. Avec l’un, c’est la jouissance d’abord et le dégoût à la suite ; avec l’autre, c’est le travail d’abord et ensuite la jouissance. Le devoir redoute le caprice, tout en le méprisant, le caprice se rit du devoir et le hait parce qu’il l’estime. Le devoir nous commande rudement pour commencer ; il ne gagne nos bonnes grâces qu’à la longue ; le caprice nous enchante et nous séduit pour se rendre maître ; puis, quand il est maître, il nous tyrannise sans relâche. Le devoir, c’est la prière humble et fervente, c’est le travail modeste et assidu, c’est la raison lucide, c’est la charité héroïque, c’est l’économie discrète et prévoyante ; le caprice, au contraire, c’est l’extase folle et orgueilleuse, l’oisiveté dédaigneuse, la volupté exigeante, l’insoumission railleuse, le sophisme inconséquent, l’égoïsme étroit, le luxe corrupteur et ruineux.

Nous avons dit que cette maladie du caprice prenait naissance dans les rêves et la mélancolie qui suivent les dernières années des études scolastiques et accompagnent beaucoup de jeunes gens à leur entrée dans le monde ou dans l’état religieux. L’incertitude, le malaise, l’irrésolution où les plonge cette funeste alternative d’un choix limité dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, contribue puissamment, chez un grand nombre, à augmenter ces dangereuses prédispositions de l’âme et à les livrer pieds et poings liés au redoutable ennemi que nous venons de peindre.

C’est précisément ce qui arrivait à Charles Guérin dans le temps où M. Voisin cultivait son amitié. Pendant quelques jours, les gracieux fantômes que la lettre de Louise avait évoqués bien innocemment dans son imagination firent tous les frais de ses rêveries. Une alliance avec Clorinde Wagnaër lui ouvrait en effet une perspective des plus riantes. Il assurait par là, du même coup, et son bonheur, et celui de sa famille, et il s’épargnait à lui-même la tâche de défendre contre la cupidité de M. Wagnaër l’héritage paternel, tâche qui lui était dévolue par le départ de son aîné. On sait que, malgré la recommandation de Pierre, madame Guérin tenait plus que jamais à ses propriétés. L’espoir de la fortune et du repos et la piété filiale s’alliaient donc à la poésie et au roman pour embellir Clorinde, dont Louise, sa nouvelle amie, n’avait point fait un trop vilain portrait. Clorinde fut donc pour notre étudiant la dame de ses pensées et en son honneur il affronta les études les plus ennuyeuses et attaqua les articles et les commentaires les plus rébarbatifs de la Coutume de Paris avec tout le dévouement d’un véritable chevalier.

Cela ne dura pas longtemps. Il lui vint à l’idée qu’il serait peu noble de devoir tant de choses à une femme, à la fille unique d’un ennemi de sa famille. Peut-être mademoiselle Wagnaër tiendrait-elle quelque chose du caractère de son père et reprocherait-elle un jour à son mari ce bien qu’elle lui aurait fait. Peut-être l’antipathie de famille ne se dissiperait point tout à fait, et sa mère et sa sœur auraient à souffrir dans leurs affections par la position nouvelle que leur ferait cette union. Combien plus poétique et plus noble ne serait pas un mariage dans lequel, lui, donnerait le bonheur, la richesse, la considération à une jeune fille pauvre et obscure qui lui devrait tout et dont la vie ne serait qu’un tissu d’amour et de reconnaissance ! D’ailleurs, parmi les romans que lui faisait lire son ami Voisin, il ne s’en trouvait pas un seul où l’homme fut obligé à la femme pour son existence ; au contraire, l’héroïsme et le désintéressement procédaient toujours de la plus vilaine portion du genre humain. Il en était de même aussi dans toutes les romances qu’il entendait chanter. Une jeune fille n’avait jamais autre chose à donner que son cœur. En conséquence, mademoiselle Wagnaër avec sa taille élancée et ses cheveux noirs, et malgré sa dot, ou plutôt à cause de sa dot, ne fit qu’une bien courte apparition dans les rêves de Charles Guérin. Il ne fut pas amoureux d’elle plus de quinze jours.

En même temps disparut la belle passion de l’étude du droit, passion peu durable de sa nature, nous l’avouons, et qui a besoin d’être excitée et fortifiée par quelque puissant motif.

Dès ce moment, notre héros prit place parmi cette nombreuse catégorie d’étudiants qui, suivant l’expression tout à fait pittoresque de M. Dumont, font leurs études à cheval sur un roman. Disons à la louange de Charles qu’il multipliait les relais et qu’il dévorait avec une inconcevable rapidité volumes après volumes. Dans un de ces livres, il lui arriva une fois de rencontrer un couple d’amoureux qui s’étaient vus la première fois de leur vie dans un bois, en faisant chacun de son coté une excursion botanique. L’auteur profitait de cette circonstance pour intercaler dans son ouvrage un éloge pompeux de la flore de son pays ; trois ou quatre chapitres étaient occupés par des descriptions scientifiques, dans lesquelles on n’avait pas omis la moindre graminée de la terre natale. Charles trouva cela admirable, et il se prit à l’instant même d’une passion tout à fait touchante pour la botanique. Il lui fallait un herbier, sans cela il ne pouvait plus vivre. Le temps était mal choisi : c’était dans l’hiver. Faute de mieux, il se vit forcé de se rabattre sur les lichens et autres cryptogames qu’il se procura à grand-peine sur les murs des fortifications, sous la neige et le verglas ; il passait des soirées entières à les examiner à la loupe et il y découvrait des mondes de merveilles. Un jour, M. Dumont le surprit qui contemplait avec intérêt une moisissure au fond de son encrier, et comme le vieux procureur parut s’étonner de cette sorte d’occupation, notre homme en prit occasion d’enseigner à son patron tout ce qu’il avait appris dans Linné, Jussieu et de Candolle, mais le bonhomme ne tarda pas à interrompre le jeune savant pour lui faire remarquer qu’il ne poussait point de cryptogames au fond des encriers, lorsqu’on avait soin de les vider et de les emplir alternativement ; observation dont la justesse était accablante pour le pauvre Charles, qui n’avait pas écrit une ligne depuis plus d’une semaine.

Une autre fois, il tomba sur une nouvelle, dans laquelle un jeune homme était devenu éperdument amoureux d’une jeune fille, rien qu’à voir sa silhouette se dessiner le soir sur le mur vis-à-vis de sa demeure ; tout de suite il ne rêva plus que silhouettes. Tous les soirs, de sept à neuf heures, accompagné de son ami Voisin, qui feignait de partager son enthousiasme pour les profils, Charles parcourait la rue Saint-Louis et la rue Saint-Jean, faisant la chasse aux silhouettes. Il faillit devenir amoureux d’une très grosse et très laide épicière dont l’ombre lui apparut un soir entre une caisse de thé et un pain de sucre. Heureusement qu’une visite faite à son comptoir sur-le-champ lui prouva qu’il ne fallait pas toujours prendre les silhouettes au sérieux. Il en fut quitte pour une demi-livre de café qu’il se vit dans l’obligation d’acheter.

Si d’un côté Henri Voisin riait sous cape des extravagances encore très modestes de son futur rival, dont il montait à plaisir l’imagination, d’un autre côté, M. Dumont s’alarmait à bon droit de l’étrange conduite de son clerc, qui n’écrivait que très peu, étudiait encore moins et lui tenait des discours auxquels lui, homme positif, avait de la peine à trouver le sens commun.

M. Dumont était un avocat de la vieille école, honnête, laborieux, modeste, savant, très chérant envers les clients riches, très indulgent envers les pauvres et, au demeurant, le plus intrépide chicanier du barreau. Au physique, c’était un petit homme sec, se redressant de son mieux dans sa petite taille, toujours scrupuleusement vêtu de noir et cravaté de blanc, vif, gai, spirituel, lorsqu’il n’était point tracassé par les plaideurs, très brusque et très maussade parfois, et aussi intelligent que le donnait à croire son large front chauve, ses yeux brillants, son nez aquilin, et tout l’ensemble de son expressive physionomie.

Il avait été le compagnon d’études et l’ami intime de M. Guérin et il prenait le plus grand intérêt aux succès de Charles. Quoique très indulgent pour les erreurs et les folies de la jeunesse, M. Dumont ne les considérait que comme un délassement et une diversion et il eût volontiers pardonné à son nouveau clerc quelques escapades semblables à celles que lui-même avouait avoir commises dans son jeune temps, s’il eût montré quelque goût pour la profession, quelque zèle pour la besogne du bureau... Mais lorsqu’il voyait tous les matins, ou plutôt tous les après-midi, M. Charles Guérin arriver à l’étude d’un air soucieux et dégoûté, ne faire d’ouvrage que tout juste ce qu’on lui prescrivait et s’en acquitter très mal, distraire les autres clercs, en leur parlant sans cesse littérature, théâtre, musique, botanique et le reste, se jeter, dès qu’il avait un moment à lui, sur quelque roman qu’il cachait sous son pupitre, M. Dumont hochait la tête et disait : voilà un jeune homme qui ne fera rien de bon.

Il délibéra même s’il n’écrirait pas à madame Guérin pour l’informer du peu de dispositions que manifestait monsieur son fils à l’égard de la science profonde du droit, et de la science aussi noble à ses yeux de la procédure : mais par pitié pour la pauvre mère, il avait résolu d’attendre encore quelque temps, lorsqu’il reçut la visite d’un de ses beaux-frères, riche cultivateur d’une des plus belles paroisses du district de Montréal.

M. Jacques Lebrun était resté veuf de bonne heure, avec une fille unique qu’il avait eue de son mariage avec Mlle Dumont.

Quelques affaires de succession qu’il avait à régler et le désir de voir la capitale où il n’était jamais venu l’avaient amené à Québec. En entrant dans l’étude de l’avocat, il fut vivement frappé de la physionomie intéressante de Charles, mais il ne tarda pas à remarquer l’air ennuyé et un peu maladif du jeune homme. Comme nos bons habitants déguisent rarement leur pensée, M. Lebrun ne put s’empêcher de dire : « Mon Dieu, voilà un monsieur qui aurait un terrible besoin de la campagne ! Pour le sûr que, s’il bûchait une demi-corde de bois tous les matins, il prendrait bien vite meilleure apparence. »

Là-dessus, enchanté de trouver un prétexte de se débarrasser pour quelque temps de notre héros dont les manières d’agir lui déplaisaient de plus en plus, en pensant aussi qu’une promenade à la campagne lui rendrait peut-être un peu d’énergie, M. Dumont fit à son beau-frère la proposition d’emmener effectivement avec lui M. Guérin, si toutefois, ajouta-t-il, cela convenait à l’un et à l’autre.

Charles, comme tous les gens romanesques, amateur par-dessus tout du neuf et de l’imprévu, faillit accepter sur-le-champ ; mais comme ce voyage devait être un des premiers actes d’indépendance de sa vie d’étudiant, il demanda une journée pour se décider et résolut de consulter ses amis Jean Guilbault et Henri Voisin.

Le soir même il réunit ce grave aréopage dans sa mansarde, et après mûr délibéré, il fut dit, d’une voix unanime, que le voyage se ferait. Nous n’entrerons point trop avant dans les motifs de cette décision en ce qui concerne l’un des trois amis : nous dirons seulement que Jean Guilbault, pour sa part, en envoyant son ami à soixante et quelques lieues de Québec, n’avait point d’autre objet en vue que d’aider à rompre, par une diversion un peu longue, la trame des illusions dangereuses dont il le voyait obsédé.

Comme ils causaient ensemble de leurs goûts et de leurs inclinations, Charles avouait qu’il avait éprouvé un instant une prédilection toute particulière pour l’étude du droit, prédilection qui s’était changée bien vite en une aversion profonde. Henri Voisin assurait, au contraire, que la loi et la procédure lui avaient paru en elles-mêmes des choses détestables, mais qu’il s’y était cependant livré avec ardeur, malgré tous ses dégoûts, ce dont il ne pouvait se rendre compte.

– Je comprends bien cela, dit Jean Guilbault : c’est que toi, Charles, tu travailles par caprice, et toi, Henri, par intérêt.

– Et toi, donc ? dirent-ils tous deux.

– Moi, reprit l’étudiant en médecine, moi ? je travaille par devoir.
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