Le monde au lendemain de la première guerre mondiale








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Chapitre 1 :

Le monde au lendemain de la première guerre mondiale
I-L’Europe à genoux.
L’Europe, c’est, depuis un millénaire au moins, une même civilisation, synthèse des héritages de l’Antiquité gréco-romaine et du christianisme. Pourtant, elle n’a jamais été unie politiquement et les Européens n’ont pas cessé de se battre entre eux : la première guerre mondiale n’est même pas la première confrontation générale sur le Vieux Continent (les guerres de religion, les guerres révolutionnaires et napoléoniennes, en sont d’autres exemples).

Est-ce un scandale ? Peut-être ; mais c’est surtout, en réalité, une situation des plus banales, qu’on retrouve en Grèce, dans la Gaule antique, chez les Mayas, en Inde… Les cas de civilisations correspondant aux frontières d’un Empire sont rarissimes (Rome, la Chine aux périodes d’unité) – et c’est au prix de régimes fort peu respectueux des individus.

Mais la désunion a son prix : de même que la Grèce antique a dû finir par accepter de s’unir sous le joug d’une monarchie certes culturellement hellénisée, mais quand même périphérique (la Macédoine), la première guerre mondiale marqua, à l’intérieur du monde occidental, l’amorce du déclin du Vieux continent au profit des États-Unis — non pas tant économiquement, car en ce domaine tout était joué depuis la fin du XIXe siècle ; mais plutôt dans le domaine politique et diplomatique – les Etats-Unis, n’ayant pas à affronter les conflits qui ont déchiré l’Europe, ont gagné les deux guerres mondiales et la guerre froide —, et aussi dans celui des idées et de la culture.
A) Pertes et destructions.
Au sortir de pa première guerre mondiale, les pertes humaines étaient énormes : huit à dix millions de morts et sept millions d'invalides à vie du fait des combats (ces chiffres excluent la Russie et la Turquie où une partie importante des pertes eut lieu après novembre 1918 ; avec ces deux pays, il faut au moins doubler le total). De plus, cinq millions de civils avaient péri des conséquences indirectes de la guerre (épidémies, famines, privations) — là aussi, il faut sans doute en rajouter au moins autant si l’on tient compte de la guerre civile russe (entre 1918 et 1920). Les vainqueurs étaient tout aussi saignés à blanc que les vaincus : la France avait perdu 10,5% de sa population active, l'Allemagne 10%, le Royaume-Uni 5%, l'Italie 6%. Un million et demi de naissances avaient été perdues en France, autant en Italie, plus du double en Allemagne (ce pays ne retrouva jamais son taux de natalité d'avant-guerre).

Sur ces populations affaiblies, la grippe espagnole, venue d’Asie méridionale, peut-être par les bateaux qui amenaient des matières premières aux industries de guerre européennes, des travailleurs et des soldats au front, fit des ravages (moins qu'en Asie cependant ; elle semble avoir emporté entre dix et vingt millions de personnes, dont quatre-vingt dix mille en France, cent dix mille en Grande-Bretagne, deux cent soixante-dix mille en Italie et cent quatre vingt-dix mille en Allemagne).

Des réfugiés dépourvus de tout sillonnaient le continent : entre autres un million d'Allemands venus de Pologne, de Russie, des pays baltes, d'Alsace-Lorraine ; quatre cent mille Hongrois, deux cent mille Bulgares, plus d'un million de Grecs fuyaient des pays où ils étaient en minorité pour se réfugier dans celui dont ils représentaient la nationalité titulaire ; il faut y ajouter les réfugiés arméniens de Turquie, les Russes fuyant le bolchevisme, etc. Au total, on comptait soixante millions de victimes (blessés et réfugiés compris), dont la moitié en Russie. C'était un désastre sans précédent à l'échelle du continent, même si la guerre de Trente ans (1618-1648) a sans doute davantage ravagé l’Europe moyenne.
Le coût matériel de la guerre était lui aussi sans précédent, notamment là où le front s'était attardé, en France, au nord-est de l'Italie, en Pologne, en Serbie, en Roumanie (mais pas en Allemagne ni en Grande-Bretagne) ; et bien sûr en Russie à cause des effets conjoints de la guerre et de la révolution. De mémoire d'homme, jamais un conflit n'avait ravagé aussi profondément une région (celles du XIXe siècle se contentaient en général de détruire un petit nombre de villes) : maisons détruites, campagnes dévastées, transports anéantis ou réduits à un état lamentable par quatre ans d'usage intensif sans entretien. Bien sûr, rien de commun avec les destructions de la seconde guerre mondiale, qui marqua l'apogée des bombardements aériens sur les villes ; mais le bilan était déjà terrible.

L'économie européenne était en plein marasme. La production industrielle s'était effondrée : en 1920 elle était encore inférieure de 7% au niveau de 1913 à l'ouest de la Russie ; en Allemagne le chiffre était de -30% (et en Russie, de… -87% !) ; il restait à reconvertir les usines qui produisaient du matériel de guerre, ce qui provoqua une grave crise de reconversion en 1920-1921, notamment dans la sidérurgie. L’appareil industriel avait vieilli prématurément, pour avoir été tourné au maximum de ses capacités durant quatre ans. Quant à la production agricole, elle était inférieure d'un tiers à son niveau d'avant-guerre ; en 1919, elle traversa paradoxalement une crise de surproduction, car la grande majorité des soldats, qui à cette époque étaient pour la plupart des paysans (sauf en Grande-Bretagne), étaient rentrés en même temps du front dans l’hiver précédent. Enfin les échanges internationaux avaient baissé de moitié ; bien sûr, les échanges intra-européens avaient été plus touchés que les autres. Aux effets de la guerre s'ajoutaient ceux des nouvelles frontières apparues en 1917-1923 (ainsi le port autrichien de Trieste, devenu italien, se retrouvait coupé de son arrière-pays danubien), et ceux de l'isolement de la Russie soviétique. La Grande-Bretagne, première puissance commerciale avant-guerre, avait perdu une bonne partie de sa flotte marchande. Le système monétaire et financier international, était en ruines.

Bien sûr, tout le monde n'avait pas perdu à la guerre : les innovations techniques s'étaient mutipliées, dans des domaines comme les transports (surtout l'aviation), la chimie, la conservation des aliments. Des profiteurs de guerre avaient prospéré en vendant aux armées, qui des armes ou des uniformes, qui des rations ; mais leur existence, et souvent l’insolence de leur comportement, contribuait plutôt à aiguiser les conflits sociaux.
Les sociétés se trouvaient bouleversées : aux effets de la ruine des rentiers et les difficultés des salariés (ouvriers, employés, fonctionnaires), à la catastrophe qui s’atait abattue sur les campagnes dépeuplées, il fallait ajouter ceux des bouleversements de frontières et des transferts de population en Europe centrale et orientale. Ainsi les fonctionnaires de province germanophones ou magyarophones de l'ancienne Autriche-Hongrie se retrouvent marginalisés par leur méconnaissance des langues locales, devenues officielles dans les nouveaux États-nations (la Roumanie, la Yougoslavie, etc.); les commerçants de villes comme Trieste étaient ruinés. Pensez aussi à tous ceux dont les propriétés se retrouvèrent de part et d'autre d'une frontière, par exemple les bourgeois de Vienne dont les propriétés se trouvaient dans la plaine hongroise toute proche… Des fragments entiers de classes dirigeantes avaient disparu en tant que tels (comme les familles régnantes des petites principautés allemandes, la cour de Vienne, la noblesse russe — l’image classique du « déclassé » dans l’entre-deux-guerres, c’était le grand-duc russe devenu chauffeur de taxi à Paris), tandis qu'un brassage social intense avait eu lieu dans les tranchées et autour : des fortunes avaient émergé du néant, certains s'étaient enrichis par le seul fait de survivre (ainsi ces paysans français, seuls survivants de leur fratrie).

L'une des forces sociales nouvelles dont la guerre avait suscité l'apparition était constituée par les anciens combattants ; jeunes, actifs et très « remontés » contre le vieux monde resposable de la guerre, mais en même temps honorés par toute l’Europe officielle pour leur sacrifice, ils étaient très présents dans la vie quotidienne et dans la vie politique (comme dans la "chambre bleu horizon" élue en 1919 en France). Recrutant dans toutes les classes sociales et n’ayant pas de porte-paroles sociaux traditionnels, ils s'organisèrent en associations spécifiques, ligues, etc… En France et en Grande-Bretagne, au départ ces organismes au départ ne se donnaient pas pour but de faire de la politique, mais plutôt de défendre leurs intérêts collectifs (par exemple d'obtenir que les gouvernements augmentassent le montant des pensions) et d'éduquer les nouvelles générations dans l'horreur de la guerre tout autant que dans le culte de la nation. Cependant, en France la plupart de ces ligues finirent par se lancer dans la politique ou par être récupérées par diverses forces, généralement d'extrême-droite; ce processus prit une dizaine d'années1. En revanche, dans les pays où ils percevaient la nation comme menacée (l’Allemagne et l’Italie), une partie importante des anciens combattants se politisèrent dès le début : en Allemagne il s'agit essentiellement des célèbres corps francs, en Italie cette radicalisation fut à l’origine du fascisme.

Ces anciens combattants, on les trouvait partout dans la littérature: une grande partie de la production littéraire de cette génération marquée à tout jamais par la grande boucherie2 tournait autour de l'expérience des tranchées, des Croix de bois de Roland Dorgelès (publié en France en 1919) à À l'ouest, rien de nouveau, de Heinrich-Maria Remarque (paru en Allemagne en 1929) et à L'adieu aux armes de Ernest Hemingway (publié aux États-Unis en 1929). Une partie de cette littérature était fort cocardière; une autre au contraire était très pacifiste, comme le célèbre début du Voyage au bout de la nuit de Céline, publié en 1931.
B) L’effondrement des Empires.
Les quatre plus grands pays d’Europe par la taille étaient en voie d’effondrement et allaient, soit disparaître de la carte, soit changer de régime et connaître de profondes modifications de leurs frontières. Il s’agissait des trois principales puissances vaincues… mais aussi d’un pays, la Russie, qui figurait en 1914 dans l’alliance finalement victorieuse.
1) L’Autriche-Hongrie.
À vrai dire, cet édifice vénérable, issu de la défense de l’Europe contre les Turcs à l’époque moderne (le dernier siège de Vienne date de 1683 !), était vermoulu depuis longtemps : dirigé par une aristocratie germanophone, il avait été écarté de l’unité allemande, et Vienne avait perdu de son lustre face à Berlin ; en 1867, il avait fallu reconnaître une autonomie totale aux Hongrois (l’Autriche-Hongrie était une « double monarchie » avec en commun seulement le monarque, Empereur à Vienne et roi à Budapest, et trois ministères ; elle n’avait même pas d’autre nom officiel que « royaumes et territoires représentées au Conseil d’État »!). Seule la région de Vienne s’était modernisée économiquement ; la vie politique était malsaine, comme le montre bien la figure de Karl Lüger, le maire de Vienne à la Belle Époque : l’Autriche des années 1900 fut, avec la France de l’affaire Dreyfus, le principal creuset des populismes antisémites qu’un peintre raté autrichien importa en Allemagne dans les années 19203. En novembre 1918, la monarchie habsgourgienne, pourtant représentée par un homme jeune, Charles Ier (monté sur le trône en 1916 à l’âge de 29 ans), s’effondra en quelques heures.

Ce furent les nationalismes qui emportèrent la « Cacanie » : les Hongrois rêvaient d’une indépendance complète, les Slaves (Tchèques, Slovaques, Polonais, Ukrainiens, Serbes et Croates) et les Roumains n’acceptaient plus de n’être que des Austro-Hongrois de second ordre. Les Serbes et les Croates étaient soutenus de longue date par la Serbie, indépendante depuis le XIXe siècle : l’assassinat de l’héritier du trône de Vienne par un Serbe de Bosnie (province turque annexée par l’Autriche-Hongrie en 1908) avait été à l’origine directe du premier conflit mondial.

Jusqu’en 1914, la plupart des nationalistes de ces régions s’étaient bornés à des revendications d’égalité et d’autonomie (dont une partie était progressivement satisfaite, mais toujours trop tard et incomplètement à leur gré) ; mais durant la guerre, tout le monde avait promis l’indépendance aux minorités du camp adverse, et à présent que Vienne était à genoux, que les Etats-Unis tenaient pour le principe des nationalités et que la France ne voulait plus d’une puissance allemande en Europe centrale, à l’évidence l’heure était venue. Cependant, vu l’entremêlement des populations et des revendications historiques (par exemple en Transylvanie), la séparation n’avait aucune chance de se faire sans douleur.
2) L’Empire ottoman.
La Turquie ottomane, qui avait été incapable de se réformer au XIXe siècle, avait déjà perdu l’essentiel de ses provinces européennes lors des guerres balkaniques de 1912-1913, prélude au conflit mondial, mais elle continuait à prendre part au “concert des nations” européennes : en 1914, elle s’était engagée dans le conflit dans le camp de l’Allemagne et de l’Autriche, ses protecteurs depuis les annés 1880.

« L’homme malade de l’Europe », comme on l’appelait au XIXe siècle, tint mieux le coup que prévu : l’armée ottomane parvint même à empêcher un débarquement franco-britannique dans le détroit des Dardanelles, en 1915. Au nord-est, en revanche, l’avancée des troupes russes, accueillie en libératrices et parfois secondées par les populations arméniennes locales (chrétiennes comme les Russes, et contre lesquelles les persécutions s’étaient mutlipliées depuis la fin du XIXe siècle) conduisit le gouvernement jeune-turc d’Istanbul, en avril 1915, à prendre la décision de vider l’Anatolie de cette « cinquième colonne » potentielle de l’ennemi – il s’agissait d’éviter l’apparition, à l’est, d’une nouvelle Grèce qui aurait progressivement rréduit la Turquie à sa plus simple expression (les Turcs n’étaient majoritaires qu’au centre-ouest de l’Anatolie, la région de l’actuelle Ankara). La déportation des Arméniens (dans l’actuelle Syrie) s’accompagna de massacres plus ou moins systématiques, souvent “sous-traités” à d’autres minorités (notamment les Kurdes, nomades musulmans de langue iranienne), et se se fit dans des conditions telles qu’au moins un tiers de la population arménienne de Turquie mourut (les rescapés gagnèrent la France en 1918-1919, et ceux des villes côtières, qui n’avaient pas été trop inquiétés, partirent en 1923) : aujourd’hui, cet épisode est considéré comme le premier génocide du XXe siècle.

Malgré tout cela, et malgré le répit apporté par l’effondrement de la Russie en 1917, la Turquie ottomane commença à s’effondrer à l’automne 1918, sous le coup des minorités, mais aussi en conséquence des retards économiques, sociaux et politiques. En 1919, les Arméniens (une Arménie indépendante était née sur des territoires anciennement russes, plus au nord) avançaient vers le centre de l’Anatolie, les Grecs semblaient sur le point de s’emparer de la côte orientale de la mer Egée, autour de Smyrne (qu’ils avaient occupé en mai 1919), et certains rêvaient même de pousser jusqu’à Istanbul et d’en refaire leur capitale, comme au temps où elle s’appelait Constantinople ; les Français et les Anglais étaient en train de se partager les territoires arabes, l’Italie lorgnait sur la côte sud, le Kurdistan menaçait de prendre son indépendance — ce qui restait aurait été de la taille de la nouvelle Autriche, à peu de choses près.
3) L’Empire allemand.
Voyez le cours sur l’Allemagne, chapitre 1 et début du chapitre 2.
4) La Russie.
Voyez le cours sur la Russie, chapitre 1 et début du chapitre 2.
5) La balkanisation de l’Europe centrale.
L’effondrement des quatre grands Empires européens donna lieu à une réorganisation complète de la carte de l’Europe centrale, avant, pendant et juste après les traités de paix (1917-1923), parfois en conformité avec ceux-ci (comme en Tchécoslovaquie, une création ex nihilo des négociateurs de la paix), parfois en contradiction (comme en Turquie). Il apparut au total 7 nouveaux pays : la Finlande, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie ; on peut y ajouter la nouvelle Autriche qui n’avait rien à voir avec l’autre, la Yougoslavie (c’était l’ancienne Serbie, mais sa superficie avait doublé), l’Albanie dont l’indépendance, proclamée en 1912, n’avait pas eu de réalité avant la fin du conflit, et les trois villes libres créées par les négociateurs de la paix : Danzig, Fiume, Memel.

Il n’est pas question de contester le droit à un peuple, même de taille réduite, à jouir de l’indépendance, et la géographie politique doit se plier aux données ethnogaphiques, même si les limites d’un peuple sont parfois biscornues. Il n’en reste pas moins qu’à l’échelle du continent européen, en cette fin des années 1910, la situation était très inquiétante. Certains de ces nouveaux pays, comme l’Estonie, étaient minuscules et l’on pouvait craindre pour leur viabilité économique dans un monde où le protectionnisme était encore la solution préférée des gouvernements aux difficultés de tous ordres. D’autres n’avaient pas accès à la mer, comme la Hongrie et la Tchécoslovaquie (pour y rémédier, on avait internationalisé le Danube), ou un accès très malcommode comme la Pologne — quant à la nouvelle Allemagne, elle était coupée en deux. Certains de ces nouveaux Etats-nations manquaient cruellement d’une élite capable, le cas extrême étant l’Albanie. Tous étaient très fragiles économiquement : les caisses des banques centrales nouvelles apparues en 1917-1918 étaient complètement vides.

Si encore ces pays avaient correspondu, chacun, à une entité ethnographique… Bien entendu, ce n’était le cas nulle part, car les peuples d’Europe centrale s’étaient formés au cours de trois mille ans d’histoire selon d’autres logiques que celles des frontières politiques des Etats modernes : dans la plupart des régions, les populations s’entremêlaient inextricablement (par exemple en Macédoine). Il était donc absolument impossible de tracer des frontières qui satisfassent tout le monde. En réalité, personne n’était satisfait (sauf les Roumains et les Yougoslaves) : ce fut une la raison essentielle pour laquelle l’Europe centrale fut incapable de dépasser sa balkanisation pour déboucher sur un espace de coopération politique et économique et de défense commun.

La Tchécoslovaquie n'avait jamais existé et presque personne sur place n'avait jamais réclamé sa création (le mouvement national tchèque du XIXe siècle ne concernait que la Bohême et la Moravie, pas la Slovaquie4). Elle avait été constituée pour des raisons à la fois stratégiques (il fallait un pays de taille raisonnable sur le flanc sud-est de l'Allemagne) et économique (ne pas multiplier les micro-États). Mais elle n'avait pas d'accès à la mer, ce qui était un grave facteur de faiblesse; on avait bien internationalisé les eaux du Danube, mais cela ne suffisait pas. Les pays tchèques regardaient vers la plaine de l'Elbe et la mer du Nord, les pays slovaques, bien plus ruraux et fort pauvres (c'est l'arrière-pays montagneux de la plaine hongroise), vers le Danube et la mer Noire. Les Tchèques et les Slovaques n'avaient pas grand-chose en commun même si les deux langues sont très proches, en particulier ils n'avaient jamais fait partie du même royaume sauf à l'époque de l'Autriche unitaire (en 1914 la Bohême-Moravie était autrichienne et la Slovaquie hongroise), ils n'avaient jamais partagé un destin commun. De plus, à l'ouest les vainqueurs n'avaient pas voulu limiter le pays aux seules plaines de Bohême, trop difficiles à défendre si les montagnes qui les entourent de trois côtés avaient appartenu à l'Allemagne; ils respectèrent donc l'ancienne frontière autrichienne et attribuèrent à la Tchécoslovaquie des montagnes majoritairement peuplées d'Allemands, que l'on appelait les Sudètes5, et qui étaient furieux de se trouver dominés par d'anciens “minoritaires” ; il y eut même des soulèvements armées en 19196. De même, à l'est le nouveau pays annexa la Ruthénie subcarpathique, une région autrefois russe, peuplée en majorité d'Ukrainiens ; au nord, une petite région peuplée majoritairement de Polonais, autour de la ville de Teschen, fut partagée entre la Pologne et la Tchécoslovaquie par référendum, en juillet 1920, dans ces conditions qui mécontentèrent les deux pays7; la frontière sud avait été dessinée de telle sorte que tout le sud de la Slovaquie était peuplé en majorité de Hongrois, il y en avait d'autres en Ruthénie subcarpathique, et n'oubliez pas les Juifs et les Tsiganes… Tchèques et Slovaques ne faisaient que les deux tiers du total8 !

La Pologne n'avait qu'une seule nationalité titulaire, et l'essentiel des Polonais y vivaient ; mais outre le tracé délirant de ses frontières occidentales, qui lui valait d'inclure des populations allemandes en nombre non négligeable, elle avait annexé en 1920 de larges territoires russes peuplées majoritairement de Biélorusses (des Slaves orthodoxes, parlant des dialectes intermédiaires entre le polonais et le russe, mais de haute culture russe à l'exception de quelques nationalistes) et, au nord, de Lituaniens (qui ne sont pas des Slaves) — la Pologne s'était emparée de Vilnius, la capitale historique de la Lituanie, ville de peuplement surtout polonais et juif au milieu de campagnes lituaniennes. Bref, la Pologne renaissante était entourée de pays qui en voulaient à son territoire… et comptait aussi 10% de Juifs.

Au total, il y avait en Europe une trentaine de millions de "minoritaires" vivant sur le territoire d'un État dont ils n'étaient pas la nation titulaire, contre une soixantaine de millions avant 1914 (l'essentiel de la différence était dû à l'indépendance de la Pologne).
. Dans ce continent balkanisé, un autre aspect inquiétant pour l'avenir était la multiplication de régimes politiques neufs, qui certes affichaient le respect le plus pointilleux pour la démocratie, mais disposaient d'une légitimité fragile et comptaient avec un personnel souvent peu expérimenté. La République triomphait dans toute l'Europe centrale : la nouvelle Russie, la nouvelle Allemagne, la nouvelle Autriche, la Tchécoslovaquie, la Pologne, la Finlande, les pays baltes et l'Albanie étaient des républiques (alors qu'avant 1914, lorsqu'il apparaissait un nouveau pays on allait gratter au fond de l'inépuisable réservoir des familles principulaires allemandes pour lui donner un monarque)9. En apparence, la démocratie libérale triomphait à l'ouest des frontières russes, sous sa forme républicaine ou sous celle de monarchies constitutionnelles — plus aucun régime en Europe ne se réclamait d'une légitimité religieuse et ne rejetait les principes démocratiques.

En pratique, c'était un triomphe parfois tout à fait formel (dans les Balkans, les jeux politiques cachaient souvent fort mal de très archaïques conflits de clans), parfois réel mais fort fragile : on pouvait craindre que ces démocraties ne résistent pas aux secousses politiques et économiques — par exemple celle de la Tchécoslovaquie en formation, en proie à d'inextricables problèmes de minorités nationales, ou celle de la nouvelle Pologne, où l'armée victorieuse dans la guerre d'indépendance pesait très lourd dans la vie politique. Ce d'autant que les nouvelles constitutions furent rédigées par des hommes peu expérimentés et trop confiants dans les progrès de la raison et de la civilisation — le meilleur exemple en était celle de Weimar en Allemagne10.
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